CHAPITRE 2 - APPROPRIATION EXCLUSIVE DE L’ESPACE
PAR LE DPW (SURVEY ET DÉBUT DU BUILD)
La construction de Black Rock City (BRC) suit un processus logistique et méthodique rigoureux, rythmé par des dispositifs plus ou moins ritualisés76. Ces dispositifs marquent les grandes étapes de cette période et l’avancée du travail. Pour les membres du Department of Public Works (DPW), leur engagement va bien au-delà de la performance technique : ils s’approprient collectivement la playa et la ville éphémère qu’ils façonnent. Cette appropriation, avant tout spatiale, ne se réduit pas à une simple occupation de l’espace. Elle implique des dimensions à la fois émotionnelles, identitaires et symboliques. La playa devient une caractéristique incorporée de l’identité sociale du DPW. Pour reprendre les termes de Fabrice Ripoll et Vincent Veschambre qui travaillent sur l’appropriation de l’espace notamment en géographie sociale, c’est une « appropriation identitaire » forte77. Cette appropriation est même « existentielle » pour les DPW, dans le sens où : « Il s’agit du sentiment de se sentir à sa place, voire chez soi quelque part » (Ripoll & Veschambre, 2005, p. 5)78.
De cet espace ainsi approprié, incorporé identitairement, découlent inévitablement des dynamiques de pouvoir et d’appartenance. Dès le départ, cette dynamique d’appropriation est freinée en filigrane par une ambivalence. Bien qu’ils soient les constructeurs et les maîtres temporaires des lieux, les DPW n’en sont ni propriétaires — le terrain relevant du Bureau of Land Management (BLM) —, ni les véritables bénéficiaires, qui sont les burners. Ils construisent un espace fonctionnel et sécurisé pour ces derniers, lesquels arrivent une fois la ville achevée et paient un ticket très cher pour y accéder. Cette situation explique la tension entre l’appropriation exclusive de l’espace par le DPW durant la phase de construction — d’où découle une « appropriation existentielle » — et l’horizon d’une dépossession inévitable au moment où l’espace sera remis aux burners. L’appropriation de la playa et de Black Rock City (BRC) est ainsi inscrite dans des rapports de pouvoir préexistants. En effet, les DPW, malgré leur usage autonome de l’espace durant la phase de construction, travaillent pour Burning Man et in fine pour les burners. Ces derniers dépendent en retour de leur travail pour profiter de
l’infrastructure de la ville et leur garantir une expérience positive. L’expression « Before the magic comes the pain! » (Avant la magie vient la douleur !) apposée sur des autocollants (Figure 2.1) rend bien compte de cette réalité.

Le travail acharné du groupe génère un sentiment d’emprise sur la playa. Tif, un
Français rencontré en 2016, le résume ainsi : « Plus tu as d’expérience [sur un lieu], plus tu as de satisfaction… Tu as toujours cette idée que tu as plus d’emprise sur ton milieu que d’autres participants ». Quand je lui demande si cela traduit un esprit de supériorité, il nuance :
« Pour moi, ce n’est pas un esprit de supériorité, c’est naturel. Tu as beau être le plus sage de tous les hommes, une fois que tu as créé quelque chose et que tu l’offres aux autres, c’est-à-dire que tu captes les tenants et les aboutissants de ton projet, donc tu es forcément plus à l’aise. Ce n’est pas de la supériorité, c’est être beaucoup plus à l’aise que les autres » (entretien, 2016). Cette appropriation collective forge une identité de groupe et donne aux DPW le sentiment d’être chez soi. Mais elle reste temporaire. Une fois la construction achevée, l’espace est remis aux burners pour leurs propres usages notamment pour la construction des Theme Camps et des installations artistiques. Cette dynamique d’appropriation et de désappropriation de la playa est encadrée par des dispositifs d’ouverture et de fermeture plus ou moins ritualisés, entre lesquels s’inscrit une expérience souvent décrite comme « incroyable ». Cette dynamique peut se lire à travers le schéma du rite de passage théorisé en premier par Arnold Van Gennep (1909) puis repris par Victor Turner (1969). Tous deux décrivent une séquence tripartite : séparation, marge, agrégation ; préliminaire, liminaire et postliminaire. Van Gennep explique la structure des rites de passage : « […] le présent volume, où j’ai tenté de grouper toutes les séquences cérémonielles qui accompagnent le passage d’une situation à une autre [...] je crois légitime de distinguer une catégorie spéciale de Rites de Passage, lesquels se décomposent à l’analyse en Rites de séparation, Rites de marge et Rites d’agrégation […] Le schéma complet des rites de passage comporte en théorie des rites préliminaires (séparation), liminaires (marge) et postliminaires (agrégation) […] » (Van Gennep, 1981, p. 20). Dans le chapitre II des Rites de passage, Van Gennep explique que certains espaces comme « un désert, un marécage et surtout la forêt vierge » (Van Gennep, 1981, p. 27) sont des zones dont « les limites sont moins précises » (ibid., p. 27) où quiconque passe « se trouve ainsi matériellement et magico-religieusement, pendant un temps plus ou moins long, dans une situation spéciale : il flotte entre deux mondes » (ibid., p. 28). Il rappelle qu’anthropologiquement et historiquement ces terrains apparaissaient comme des zones neutres entre deux espaces territorialisés, donc comme des marges : « Chez nous, actuellement, un pays touche l’autre ; il n’en était pas de même autrefois, alors que le sol chrétien ne formait encore qu’une partie seulement de l’Europe ; autour de ce sol, il existait toute une bande neutre » (ibid., p. 27). Des rites de passage pouvaient ainsi encadrer le passage d’une frontière comme d’un territoire à une zone neutre. La structure ternaire des rites de passage de Van Gennep peut se résumer par « une phase de séparation où l’individu sort de son état antérieur, une phase de latence où l’individu est entre deux statuts, et une phase d’agrégation où la personne acquiert son nouvel état. Les trois phases sont diversement élaborées selon les types de passage qui, individuels ou collectifs, redéfinissent tous des statuts et des rôles » (Muller, dans Bonte & Izard, 2010, p. 633). La playa incarne pleinement cette « marge » et cette zone de prime abord « neutre ». Bien qu’appartenant au BLM, elle apparaît isolée et loin de tout, ce qui explique le choix de sa localisation initiale par la Cacophony Society. Le fait d’y acter sa présence, en quittant un autre territoire, s’inscrit dans la logique du rite de passage. Malgré sa généralité, ce concept de rite de passage a le mérite de montrer l’importance du rôle du cadrage rituel d’ouverture et de fermeture dans la production d’un espace liminal et d’une expérience très spéciale. Pour le DPW, le Golden Spike inaugure la séparation. Ce premier piquet martelé collectivement au cœur de la future ville marque à la fois la rupture avec le monde extérieur, l’installation dans le désert et l’appropriation du territoire. En plantant le Spike, le groupe s’ancre dans une zone qui « flotte entre deux mondes » (Van Gennep, 1981, p. 28). Dans la continuité de ce geste premier, le Fence Day, avec l’installation collective de la clôture autour de la future ville, matérialise la frontière entre un dedans et un dehors. La période de construction de BRC déclenchée par le Golden Spike suit un calendrier précis. Cette période peut être divisée en deux phases. La première permet une appropriation exclusive de la playa réservée aux membres du DPW (Chapitre 2) ; la seconde est nécessairement partagée avec certains burners (Chapitre 3). Dans ce chapitre, j’analyse la première phase, exclusive, marquée par une appropriation territoriale ascendante. Cette phase se déploie en deux temps qui feront l’objet de deux sous-chapitres : (I) les dix premiers jours avec 150 à 200 personnes, appelés Survey par les membres du DPW, puis (II) quatorze jours avec l’ensemble des 500 membres, désignés comme le début du Build.
I. Du premier piquet à la cantine centrale : la genèse d'une ville éphémère
(Survey)
Ce premier temps de dix jours se caractérise par l’exclusivité du DPW sur la playa.
Seulement un tiers des effectifs, généralement les plus anciens, le noyau dur du DPW, est concerné. Ils ne dorment pas encore sur place et font des allers-retours quotidiens Gerlachplaya. Cette période est appelée Survey (relevé topographique) (Figure 2.2). Autour des deux principaux dispositifs ritualisés de cette période, le Golden Spike et le Fence Day, s’intercalent des phases de travail plus techniques, comme le relevé topographique de la ville (Survey), puis l’installation de la cantine générale (commissary tent). L’infrastructure de la cantine rendra possible l’accueil de l’effectif DPW au complet, directement sur la playa.

1. Planter le premier piquet sur la playa (Golden Spike)
Le Golden Spike marque symboliquement le début officiel de la saison DPW et de la construction de Black Rock City, la ville éphémère de Burning Man. Cette cérémonie consiste en l'installation d’un piquet métallique, spike, au centre de la ville future, précisément à l'endroit où sera érigé puis brûlé le Man, la statue en bois emblématique de Burning Man. Chaque manager de département, sous le regard d’une partie de son équipe, tape un petit coup de marteau pour enfoncer le piquet dans le sol.
Le jour du Golden Spike, environ 150 membres du DPW (en 2018) se rassemblent autour d’un petit drapeau rouge en plastique, relevé topographique de l’emplacement exact du futur Man. Le spike est un simple rebar peint en doré79. Spontanément, les participants se positionnent en cercle, plutôt en arc de cercle (Figure 2.3), reproduisant presque la disposition architecturale en duomercycle80 de Black Rock City (Figure 2.4). L’accès à la cérémonie est restreint : seuls ceux autorisés à arriver sur le site en premiers peuvent y participer. Cette restriction induit une distinction entre ceux qui résident au Ranch et donc déjà là, ceux qui sont autorisés à venir dès le Golden Spike et ceux qui ne rejoindront la playa qu’au moment de l’arrivée générale de l’effectif complet (General Arrival) soit deux semaines plus tard. Le Golden Spike crée ainsi une forme d’entre-soi, réservé à un noyau dur de membres aguerris du DPW. Cette restriction d’accès avant tout imposée par les capacités limitées de logement à Gerlach, produit un effet de reconnaissance symbolique. Être au Golden Spike, c’est être reconnu comme un membre aguerri avec au minima quelques saisons d’ancienneté. Ce dispositif rituel, au-delà de son aspect collectif, acte un prestige individuel, fondé sur l’ancienneté et l’engagement dans la durée81.


Avant 2016, le Golden Spike était plus informel : chacun pouvait venir « crasher le
Spike »82, prendre la parole, frapper le spike. Stuart, un membre du DPW en 2015, raconte :
« À ce moment-là, nous sommes déjà cent ou cent cinquante membres du DPW, et ceux qui le souhaitent peuvent dire quelque chose à propos de leur venue ici et l’importance de ce moment pour eux. [...] Nous avons un petit marteau et chacun peut donner un petit coup et dire ce dont il a envie » (entretien, Paris, mai 2016). Mais avec l’augmentation du nombre de membres de la communauté, le dispositif s’est formalisé. Les prises de parole sont désormais réservées à quelques représentants. Bob Tuse, vétéran du département Transpo, le confirme : « Maintenant, il y a tellement de monde que la plupart se regroupent par groupes. Pas beaucoup de gens parlent, ou sinon, ça durerait éternellement. [...] Mais oui, j’ai déjà fait des discours [dans le passé] » (entretien, 2018). La densité relationnelle et affective du moment mérite une attention particulière. En effet, cet acte collectif d’ouverture engage plusieurs niveaux de relations et d’engagement : l’individu dans le groupe, le groupe (noyau dur DPW) lui-même, et le groupe face à la tâche à accomplir. La disposition spatiale, l’enchaînement codifié des actions : discours inaugural, paroles de certains membres au centre, frappe du spike, champagne final, mettent en scène une structure relationnelle complexe. Le Golden Spike acte de manière performative83 et tout en douceur un ordre social. La hiérarchie existante du DPW est reproduite dans la succession des prises de parole. Les membres sont regroupés par département appelés également équipes (crew) : Shade, Special Projects, Auto-Shop… Chaque manager vient au centre, frapper le spike, pendant que les membres de chaque équipe restent à l’arrière, en retrait, dans un rôle de supporters actifs. (Figure 2.6) Les managers sont généralement des membres vétérans dont l’ancienneté légitime
leur position hiérarchique. La visibilité des rôles durant la cérémonie du Golden Spike reflète clairement la structure hiérarchique interne du DPW : ceux qui « vont au centre », les managers, de ceux qui « restent dans le cercle », les membres d’équipe. Le tout, dans une forme festive, de reconnaissance mutuelle consentie. Cette cérémonie permet d’asseoir et de légitimer dès le début de la saison, la place de chacun au sein du groupe.
Les paroles prononcées sont brèves, souvent générales (« Let’s make this happen… »), parfois personnalisées. La tonalité est ferme et enthousiaste. Coyote, figure historique charismatique et paternelle, prononce toujours le discours d’ouverture. C’est lui qui plante le spike dans la playa et lance le tour des prises de parole. Il coordonne de manière historique toute la phase de relevé topographique (Survey) de la ville qui aura lieu dès le lendemain. Dans le manuel DPW 2015, il décrit Black Rock City comme « la plus grande sculpture d’art de tout Burning Man ». Cette vision traduit l’attachement affectif des membres à la construction de la ville, résumé à travers le slogan répété lors des morning meetings : « We built this city ! » (On construit cette ville !). Sans être toutefois l’officiant du dispositif84, Coyote, dans son rôle inaugural, incarne la continuité du groupe DPW, la mémoire communautaire et une autorité fondatrice. Son rôle accentue l’implicite de cette structuration hiérarchisée. La cérémonie dure plus d’une heure et s’achève avec l’ouverture du champagne par Coyote. Il est généralement entouré de sa femme et de ses deux fils jumeaux, que la communauté a vu grandir d’année en année.
Le dispositif permet d’asseoir l’appartenance de chacun au groupe, de (ré)activer une identité collective et de légitimer le rôle de chacun de manière consentie et non imposée. La succession des prises de parole, ce va-et-vient de chaque représentant des départements, crée une émotion vive et partagée par tous. En effet, l’action de taper le spike, accomplie publiquement devant le collectif, semble produire une intensité émotionnelle particulière. L’émotion ne semble pas précéder l’acte : elle semble plutôt en découler. C’est là une caractéristique propre à l’interaction rituelle telle que la décrit Michael Houseman : « les sentiments et les intentions sont présumés procéder des actions plutôt que l’inverse » (Houseman, 2012, p. 160). Il explique que dans l’interaction ordinaire, la logique est le plus souvent « Étant donné ce que je ressens (et ce que pense que les autres ressentent), que devraisje faire ? », mais que dans l’interaction rituelle, la dynamique s’inverse : « Étant donné ce que je fais (et ce que je perçois de ce que les autres font), que devrais-je ressentir ? » (Houseman, 2012, p. 160). Cette logique rituelle où les actions impactent directement les dispositions et les émotions des participants, permet de mieux comprendre comment le Golden Spike peut provoquer une émotion partagée par l’effectuation et/ou l’observation d’actions codifiées.
La mise en scène vestimentaire est également signifiante. Les tenues varient du style décontracté américain (shorts et t-shirts) à des habits plus élaborés (Figure 2.5) rappelant les soirées cocktails de la Cacophony Society lors du premier Burning Man en 1990 (Chapitre 1). Les déguisements flamboyants et pailletés typiques des burners ne sont pas d’usage ici. Les Rangers arborent déjà leurs uniformes, qu’ils porteront tout au long de la saison. Le Golden
Spike, qui marque des retrouvailles, parfois après un an de séparation et des épreuves de vie difficiles, est aussi la première occasion de se revoir et de se montrer d’une manière particulière. La monstration de soi joue alors un rôle spécifique, entre le plaisir d’être ensemble et l'affirmation identitaire individuelle.


Le Golden Spike est un repère temporel et un ancrage spatial. En désignant le centre de la ville et le lieu du futur Man, il acte la reconstitution communautaire autour du noyau dur des membres du DPW. À cet instant, le premier rapport à l’architecture future de la ville se concrétise. Après l’arrivée dans le « rien » de la vastitude du désert, une première marque humaine est posée. Ce geste inaugural matérialise l’expression « From dust to dust ». C’est-àdire que l’expérience commence à partir de « rien » et s’achèvera lorsque « rien » ne persistera. Le Golden Spike incarne le renouveau de Black Rock City ainsi que son caractère cyclique et éphémère. En ce sens, on peut comprendre le Golden Spike comme un rite de séparation et d’ouverture du cycle (Van Gennep, 1909) qui fonde à la fois l’ancrage territorial et la cohésion du collectif. Ce dispositif a d’ailleurs été identifié comme le rituel majeur du DPW par Larry Harvey, cofondateur de Burning Man :
« Il y a le Man, mais le Temple est l’autre grand rituel collectif. Comme vous pouvez le constater, ils sont situés sur une colonne vertébrale qui s’étend depuis le cœur de la ville. C’est une excellente métaphore. Mais il y a aussi le Golden Spike. Cela ne concerne que les membres du DPW. Ils viennent juste de commencer cela. Les rituels se développent lorsque des gens travaillent ensemble pour un objectif commun, ce qui se traduit par un travail physique » (entretien, 2015). De manière similaire, le Golden Spike est collectivement reconnu par les DPW comme un rituel qui acte le début de la saison. Bob Tuse, membre vétéran et artiste, a peint la scène du Golden Spike (Figure 2.7). Il explique : « Le thème de l’année dernière [de Burning Man] était le Radical Ritual. En particulier, ils mentionnent que le Golden Spike est un exemple de rituel radical. En réalité, c’est le début de tout. C’est le point où le Man sera érigé, là où le pieu est planté. C’est le centre de la ville. C’est juste l’étincelle initiale de tout » (entretien, 2018).

Si la cérémonie du Golden Spike marque l’ouverture rituelle de la saison du DPW d’emblée sur le plan spatial, elle inaugure aussi une temporalité spécifique et marque un repère temporel : le moment zéro de la saison DPW. Dans Temps et Récit, tome III, Paul Ricœur (1985) explique qu’un acte de fondation est nécessaire pour que l’homme puisse s’inscrire dans le temps et parcourir l’axe temporel dans un sens ou dans l’autre85. Ainsi un événement fondateur sert de point de référence et organise le temps historique, comme la naissance du Christ dans le calendrier chrétien. Dans le cas présent, le Golden Spike joue ce rôle de repère fondateur dans la saison du DPW, à partir duquel les membres comptent les jours. Il m’est ainsi arrivé, comme d’autres, de publier sur mon Facebook : « DPW Day 18 ».
De manière auto-dérisoire, la scène inaugurale du Golden Spike a été représentée dans une carte humoristique de la série Playa Pail Kids (Figure 2.8), à l’image des cartes parodiques Garbage Pail Kids (cartes autocollantes à collectionner conçues comme une parodie des poupées Cabbage Patch Kids). On y voit ici un membre, Dee P.W., tatouée, vêtue en noir et «se tirant une balle dans le pied » en martelant le Golden Spike dans son propre pied. Au deuxième plan, on voit le Trebuchet, une expérience artistique DPW consistant en un piano catapulté sur la playa en 2014. L’image illustre de manière ironique mais néanmoins véridique le cycle sans fin d’un engagement addictif au DPW qui instaure par là même la précarité de ses membres.

Auteur de l’autocollant : inconnu.
Le geste fondateur de marteler le spike dans le sol, chacun à son tour, met en scène une séquence codifiée, collective et performative, répétée chaque année. Ainsi, le Golden Spike peut être analysé comme une forme rituelle structurée, au sens défini par Rappaport : un rituel
canonique dont le message autoréférentiel serait « la saison débute ». La structure du dispositif est reconduite de manière quasi invariante d’année en année. D’ailleurs, parmi les pratiques ritualisées du DPW, c’est celle qui d’emblée ressemble le plus à un rituel canonique. Rappaport définit le rituel canonique comme « l’exécution de séquences plus ou moins invariantes d’actes et d’énoncés conventionnels, qui n’ont pas été entièrement encodés par les acteurs » (Rappaport, 1999, p. 24). Selon lui, le rituel se caractérise d’abord par sa forme : public, répété, formel, partiellement invariant et transmis collectivement. Il précise encore : « Le rituel est une structure unique, bien qu’aucun de ses éléments – performance, invariance, formalité, etc. – ne lui soit exclusif » (Rappaport, 1999, loc. 26).
Rappaport identifie sept caractéristiques fondamentales de la forme rituelle : (1) elle est codée par d’autres que ses performeurs ; (2) elle repose sur une structure formelle d’actes et d’énoncés ; (3) elle présente une invariance relative ; (4) elle est performée publiquement ; (5) elle n’agit pas par efficacité physique mais symbolique ; (6) elle génère des messages autoréférentiels, affirmant qu’elle est en train d’être accomplie ; (7) elle transmet des messages canoniques, porteurs d’un ordre perçu comme incontestable. Rappaport poursuit : « L’acte de performance fait lui-même partie de l’ordre qui est mis en scène ; ou, pour le dire autrement, la manière de "dire" et de "faire" fait intrinsèquement partie de ce qui est dit et fait » (Rappaport, 1999, loc. 38).
Le dispositif du Golden Spike tient clairement de ces caractéristiques de forme, intrinsèques à l’effectuation réussie du rituel lui-même. Chaque année, la séquence commence par le discours inaugural de Coyote sur un ton enthousiaste et fédérateur. Puis les actes sont attendus : certains viennent au centre et frappent le spike. Chaque manager s’avance, s’adresse à son équipe et au collectif en prononçant quelques mots, puis exécute la frappe sur le spike, sous les encouragements de tous. Ce va-et-vient codifié, visible, partagé, dure plus d’une heure, jusqu’à l’ouverture finale et symbolique du champagne par Coyote. L’accomplissement public du geste, sous le regard du collectif, énonce en acte que « ceci est le début de la saison ». La mise en scène du dispositif produit ainsi une réalité et un vécu partagés. En ce sens, le Golden Spike est porteur d’un message que Rappaport décrirait comme « autoréférentiel » : ceci est le début. Il s’agit d’une déclaration, collective et symbolique, qui ouvre le cycle du Build et inscrit chaque participant dans un engagement commun et une temporalité commune.
Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, le retrait du piquet planté lors du Golden Spike n’est pas celui qui sera retiré lors du dispositif de clôture de fin de saison : le Golden/Last T-Stake (Chapitre 6). Toutefois l’article de blog de John Curley, The Endings (2017, 18 septembre), souligne l’ambiguïté, voire le mal-être autour du retrait de ce spike, destiné à être effectué comme une simple opération logistique. En effet, son installation donne lieu à une cérémonie collective, mais son extraction se fait presque en catimini, lors du nettoyage de la zone brûlée autour du Man. L’épisode raconté par Curley est révélateur : Stinger, une ancienne du DPW, hésite à retirer le spike. Elle appelle Coyote à la radio pour lui demander conseil et il viendra la rejoindre pour être présent au moment de l’extraction (Curley, 2017, 18 septembre). Une blague circule alors sur l’idée d’envoyer le Golden Spike au
Smithsonian Museum, une blague qui finira par se réaliser86. Cette hésitation montre que ce spike n’est pas n’importe quel spike et porte une charge émotionnelle et symbolique implicite.
Au regard de cette anecdote et de l’investissement émotionnel placé dans le spike lors du Golden Spike, on peut se demander s’il remplit une fonction totémique au sens de Durkheim. En effet, il réunit le groupe autour d’un objet central et fédère les participants par une action commune. Dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912), Durkheim définit le totem comme le symbole matériel d’un clan qui définit son identité et son nom87 : « le totem est le drapeau du clan. » (Durkheim, 2013, loc. 295). Pour Durkheim, le sacré n’est pas une qualité intrinsèque des choses mais il est produit par le culte lui-même. Comme le résume Marika Moisseeff, « c’est donc le culte lui-même, et non les divinités, qui joue, selon lui, un rôle prépondérant dans toutes les religions, y compris dans la religion laïque qui devait s’imposer dans les sociétés “les plus évoluées” » (Moisseeff, 2013, p. 173). Dit de manière simplifiée, le sacré n’émerge pas de l’intérieur des objets mais du regard extérieur exercé sur lui88.
Mais la comparaison a ses limites. Contrairement au totem durkheimien, le spike ne renvoie ni à un ancêtre mythique ni à une entité durable. Il est éphémère, installé puis retiré, sans devenir un emblème constant ou protecteur. Il préfigure le Man. Ce n’est donc pas un totem au sens strict, mais plutôt un acte totémique fondateur, constitutif de l’identité collective DPW. En réalité, c’est surtout le Man qui joue le rôle de totem durkheimien pour les burners. Il incarne l’identité de Burning Man. Il est son symbole et donne son nom aux participants : burners89. Le Man est omniprésent sur les cadeaux divers entre burners appelés gifts, il rythme le décompte (« The Man burns in X days »), et il est associé à un prestige particulier pour l’équipe DPW (Man Crew) qui le construit. Il est aussi entouré de restrictions d’accès (burn perimeter), un jour avant son brûlage et donne lieu à une effervescence collective, lors de son brûlage.
Ainsi, le Golden Spike fonctionne comme un totem durkheimien, mais éphémère et préparatoire. Il fédère la communauté du DPW et désigne le lieu du futur Man. C’est un totem transitoire qui annonce le totem collectif et iconique, partagé par toute la communauté de Burning Man : le Man. Le spike ouvre sur l’effervescence à venir, sans toutefois la condenser tout entière dans l’objet. Durkheim décrit le totem comme un symbole constant et pérenne pour le groupe. Le spike n’est investi que de manière partielle et temporaire. En effet, la saison du DPW ne s’arrête pas avec le brûlage (burn) du Man. Elle se prolonge jusqu’à Playa Restoration, et c’est bien le Golden/Last T-Stake qui clôt le cycle et donne lieu à un dispositif ritualisé final autour d’un T-Stake, un autre totem éphémère, investi pour l’occasion.
2. Tracer la ville de Black Rock City (Survey)
Dès le lendemain du Golden Spike commence le Survey, processus de relevé topographique qui définit avec précision la cartographie de la future ville. Cette phase de travail de sept jours s’intercale entre deux dispositifs ritualisés majeurs : le Golden Spike (supra) et le Fence Day (infra), jour de la pose de la clôture, périmètre de BRC. Le travail de Survey consiste à marquer le sol désertique de la playa à l'aide de milliers de petits drapeaux. Ils sont composés d’une tige métallique et d’un carré de couleur en plastique et sont méthodiquement plantés pour servir de repères cartographiques. Le positionnement précis de la ville a parfois légèrement varié au cours des années et fait l’objet d’un suivi et d’expérimentations spécifiques par le manager de Playa Restoration (Annexe 1).
Seules dix-huit personnes font partie de l’équipe Survey dirigée par Coyote. C’est un privilège, accessible généralement sur la base de l’ancienneté et de la loyauté éprouvée envers le DPW90. Leur expérience singulière, de vivre, travailler et dormir ensemble sur la playa pendant une semaine entière, crée un entre-soi intense et un sentiment fort de camaraderie. Ce vécu est bien différent du quotidien des autres membres du DPW déjà présents, au nombre de 150 environ. Ils travaillent généralement au Ranch, au sein de leurs équipes/départements respectifs, s'occupant de tâches de préparation, d'équipement, d'inventaire et de planification. Plusieurs d’entre eux, comme les équipes de Shade ou BLM Compound, mèneront ensuite leur propre tracé de leur zone de travail (Survey). Ces tracés respectifs ne seront possibles qu’une fois les repères principaux de la ville établis par l’équipe principale Survey.

Coyote, le city superintendent de Black Rock City, explique ce qu’est le Survey :
« Le Survey est un énorme travail. La ville fait 3,2 kilomètres (2 miles) de large. Nous sommes une équipe de 18 personnes, et en une semaine, nous plantons 6 000 drapeaux. Chaque drapeau marque un point précis. Nous faisons 6 000 mesures individuelles en une semaine » (entretien, 2016). Blackthorn, manager des Spires et membre de l'équipe Survey, explique l’utilité de ces drapeaux : « Nous plaçons d'abord ces petits drapeaux qui marquent les intersections, puis nous installons des T-Stakes sur ces localisations. Ensuite, l'équipe de la signalétique vient fixer les panneaux sur les T-Stakes » (entretien, 2021). L'équipe travaille avec une précision millimétrique, alignant chaque intersection à l'aide de télémètres laser. Coyote détaille ce processus : « Par exemple, Esplanade est à 762 mètres (2 500 pieds) de distance. Chaque rue après cela est à 61 mètres (200 pieds) de plus. Tout le monde se place, et je regarde à travers le télescope, le niveau optique. Je leur dis à la radio de se déplacer à gauche ou à droite. Ils ont un grand bâton qu'ils placent juste dans la croisée des réticules [des lignes croisées qui aident à viser précisément]. Quand ils sont en plein dans la croisée, je dis “marquez-le”. Ensuite, ils mettent les drapeaux dans le sol et marquent cette intersection » (Coyote, entretien, 2016). Coyote souligne également l'importance d’une communication précise dans ce processus complexe : « Le protocole radio est essentiel parce que je dis : “Marquage à 6:30 et G.” Ils répondent : “Marquage à 6:30 et G.” Je répète : “Marquez-le, 6:30 et G.” Nous le disons trois fois. Si quelqu'un devient paresseux, je le reprends. Je dis : “Tu n'as pas répété. Redis-le-moi.” “Mais je suis à 6:30 et G ?” “Alors, dis-le-moi encore pour que nous sachions où nous en sommes à tout moment” » (entretien, 2016). Dès que certains grands repères sont fixés, d’autres équipes peuvent ensuite avancer de manière autonome et réaliser leurs propres mesures. Cette phase intervient peu après le Golden Spike, alors même que l’équipe de Fence poursuit encore la pose des repères au sol. Le travail s’organise à partir d’un point de référence initial, à partir duquel sont tracés des triangles et des angles droits afin de positionner les différentes structures dans l’espace. Elle repose sur des opérations de mesure et de projection spatiale proches d’un travail de charpenterie, fondées sur la précision des relevés techniques. L’Octogone, une petite structure octogonale, sert de base et de station de mesure centrale. L'équipe y installe un piquet d'arrêt, repère fondamental pour aligner les rues de Black Rock City avec une précision millimétrique. L'Octogone devient le cœur des opérations de Survey sur la playa. Coyote explique que tout autre élément sur la playa pourrait perturber les mesures : « C'est une très petite zone [l'Octogone] parce qu'elle doit l'être. Tout autre élément sur la playa devient un obstacle. Nous sommes donc 18 à camper dans cette petite zone, qui est en fait notre premier camp » (entretien, 2016). Le travail se cale sur le rythme du soleil et la nécessité d'éviter son scintillement, ce qui pourrait fausser les mesures : « Nous dormons sur la playa pour capter la lumière du matin, car à ces distances, les mesures doivent être prises à l'aube ou au crépuscule » (entretien, 2016). Coyote ajoute que « le travail est physiquement exigeant », avec des températures souvent supérieures à 38° C (100° F) et des risques de déshydratation et de désorientation sous le soleil intense. Le rythme de vie et de travail est organisé de manière à avoir la plus grande précision possible de chaque mesure prise par le télescope et les télémètres laser : « Nous travaillons donc de 5 h à environ 9 h du matin, prenons une grande pause au milieu de la journée, puis retravaillons de 5 h jusqu'à 9 h du soir, lorsque le soleil se couche et que la visibilité est bonne » (entretien, 2016). Le Survey présente de nombreux défis : maintenir sa concentration et la précision des mesures, tout en affrontant des conditions parfois extrêmes et l'immensité de la playa. Coyote évoque des températures atteignant parfois 43 °C : « Il est très facile de se désorienter et de se déshydrater. […] Il n’y a pas d’ombre » (entretien, 2016). À l’origine, l’équipe de Survey n’avait pas de voitures et marchait à pied sur la playa, sans pouvoir emporter le nécessaire pour survivre à la journée. « C’était impossible de transporter tout ce qu’il fallait », raconte Nipps, aujourd’hui responsable des Fluffers (entretien, 2016). C’est pour répondre à ce problème qu’est née l’équipe des Fluffers91, chargée de ravitailler in situ les travailleurs en eau et nourriture. Chaque jour, Nipps faisait plusieurs allers-retours entre Gerlach et la playa pour apporter des repas, récupérés à l’époque au restaurant Bruno. Ma brève expérience avec l’équipe de Fence m’a offert un aperçu précieux du processus de Survey, son rythme de travail et ses exigences. Nous avons travaillé au repérage topographique du futur périmètre de la clôture (fence), sous la direction de Just George et de
l’inimitable Cowboy Carl92. En plus de réaliser le tracé de la clôture, cette équipe supervisera la pose de la clôture (Fence Day), qui mobilise l’ensemble du DPW dans un effort collectif massif (infra). D’après mes notes, voici le détail de la journée du 31 juillet 2018, qui exemplifie le travail de survey :
« Réveil à 6 h93 pour aller chercher le petit-déjeuner à Bruno, l’unique restaurant de Gerlach. J’y retrouve l’iconique Cowboy Carl94, heureux de me compter dans l’équipe pour la journée. C’est la première fois que je travaille vraiment avec lui. Il a l’allure d’un vieux cowboy, on pourrait croire qu’il vote Trump, mais il surprend par son humour et son ouverture d’esprit. À 8 h 15, rendez-vous au Saloon pour récupérer glace et provisions. Nous partons ensuite avec deux véhicules : 2 managers et 4 membres d’équipe. Vers 9 h, nous rejoignons la playa et reprenons le travail de fence survey là où il s’était arrêté la veille. La tâche consiste à planter des drapeaux tous les 7,6 mètres (25 pieds). Un membre de l’équipe reste au point de départ avec une lunette de visée pour vérifier la trajectoire et communique les ajustements à faire :“un centimètre vers la playa”, “un centimètre vers le Man”. Quand l’alignement est bon, ce membre dit : “Plante-le.” Ce travail répétitif occupe l’essentiel de la journée. Nous retournons plusieurs fois au Ranch pour charger les clôtures dans les véhicules : de grands filets de plastique orange, couverts de dust95. En remerciement, Just George, le manager, m’a offert un couteau, un geste symbolique qui est très courant au DPW, en remerciement des travailleurs bénévoles. Une autre année, le manager de First Camp m’a offert un cutter de grande qualité. »
Comme beaucoup d’activités logistiques effectuées par le DPW, le travail de Survey va bien au-delà d'une simple tâche technique : il constitue un acte fondamental dans la première étape de la création de la ville. Coyote décrit le survey comme l'une de ses semaines préférées de l'année : « C’est un groupe très soudé, et aucune des vraies complications n’a encore commencé. Il n’y a qu'une seule tâche à accomplir » (entretien, 2016). Il apprécie le rythme du travail et la camaraderie qui se développe parmi les membres de l'équipe. Trailer Park Romeo (TPR), un ancien et membre expérimenté du Survey, explique cette appropriation initiale de BRC, une ville qui sera malgré tout destinée aux burners : « Nous avons toujours été très passionnés. C’est notre ville. Nous construisons cette ville. Mais une ville n’est pas une ville tant que les gens ne sont pas là » (entretien, 2017). Pour lui, leur travail revient à créer une toile vierge sur laquelle la ville prendra vie.
Cette tâche pourtant cruciale est souvent méconnue du grand public, et souvent sousestimée. L’un des managers du camp principal des membres du DPW appelé Ghetto, Juicy Jake, raconte comment l’expérience du DPW lui a révélé la manière dont les burners ne soupçonnent pas du tout le travail nécessaire à la création de Black Rock City : « Voir la ville passer d'une
série de drapeaux de Survey à 70 000 personnes, puis redevenir ce qu'elle était, essentiellement des petits drapeaux et des T-Stakes, m'a vraiment montré à quel point les gens prennent les choses pour acquises » (entretien, 2016).
En plus de ses responsabilités dans le processus du Survey, TPR a une pratique personnelle spirituelle qu'il réalise chaque année : « Ce que je fais pour moi-même en termes de rituel, c'est que je smudge toute la ville. Je brûle de la sauge. Je suis en partie amérindien. Mon père est Jicarilla-Apache et ma mère est suédoise » (entretien, 2017). Depuis qu'il participe au Survey, TPR a pour habitude de purifier la zone autour du Man avec de la sauge pendant le relevé topographique, puis d'étendre cette purification à toute la ville. Cette pratique est parfois perçue comme « hippie » par les membres du DPW, qui ont plutôt une culture avec des référentiels punk. Cependant, TPR remarque que « chaque personne qui l’a traité de "hippie” à un moment donné est venue se faire purifier par [lui] » (entretien, 2017). Il explique que dans le contexte du survey, le smudging n'est pas une question de croyance personnelle, mais plutôt un moment de recueillement : « Quand le rituel se produit, même les personnes les plus réticentes vivent un moment de grâce » (entretien, 2017).
TPR partage également une anecdote marquante lors d'une journée de Survey avec un chauffeur de camion-citerne d'eau (Figure 2.10)96, illustrant l'analogie entre le travail de Survey et le travail aux champs :
« Je discutais avec un chauffeur de camion-citerne d'eau il y a quelques années, pendant le Survey. [...] Je lui ai dit : “Tu sais, c'est exactement ce qu'on fait ici. Tout ce qu'on fait, c'est de l'agriculture. [...] On marche en plantant tous ces petits drapeaux rouges dans le sol. Ensuite, tu passes pour les arroser, et tu fais ça pendant quelques semaines, et ensuite, tu commences à voir sortir de petits bourgeons. Quelques-uns poussent un peu plus. Mais, à mesure que tu continues à arroser, on commence à faire pousser des burners.” […] Quelques semaines plus tard, je le vois passer en camion-citerne, et il crie par la fenêtre : “On dirait qu'on a une bonne récolte cette année ! Ils arrivent en masse !” » (entretien, 2017). Cette analogie souligne la manière dont le Survey prépare littéralement le terrain pour les burners à venir, malgré tout.

3. Poser la clôture et délimiter la ville (Fence Day)
La mise en place de la clôture, communément appelée la fence par tous les burners, qu’ils soient français ou internationaux97, est un moment extrêmement significatif dans le processus de construction de Black Rock City, tant sur le plan logistique qu’émotionnel. Cet acte de délimitation physique du périmètre marque la transition entre un espace désertique ouvert et un espace clos qui va permettre l’émergence d’une communauté temporaire. Cette journée dédiée à l’installation de la clôture (Fence Day), s’inscrit dans la continuité de l’acte de marquage territorial inaugural du Golden Spike, qui cette fois marque concrètement un « dedans » et un « dehors ». Ce dispositif constitue une deuxième étape importante dans l’appropriation de l’espace pour les DPW, toujours dans le sens où l’appropriation est le processus par lequel un groupe investit un espace de sens et de valeur, l’incorporant dans son identité.
La fence est la clôture en plastique orange quadrillé, de forme pentagonale de 16 km environ (10 miles) qui entoure la ville de Black Rock City (Figure 2.11). La clôture sert non seulement à délimiter l’espace de la ville, mais aussi à bloquer les déchets et détritus emportés par le vent, d’où son nom, connu des burners, de Trash Fence. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ce n’est pas une barrière pour empêcher l’entrée d’intrus sans ticket. Toutefois, c’est autour d’elle que s’effectuent les rondes de surveillance de l’équipe de Gate, chargée de repérer d’éventuels fraudeurs (infra).
L’histoire de la fence, largement inconnue, remonte au milieu des années 1990, lorsque les organisateurs de Burning Man furent confrontés au problème des déchets emportés par le vent. Summer Burkes, journaliste et blogueuse pour le Burning Man Journal, décrit qu’en 1995- 1996, Lawrence Breed, connu sous le nom d’Ember, brillant informaticien, conçut la première trash fence. Il testa une petite clôture de 61 cm de hauteur (24 pouces), placée dans le sens du vent au nord du site. Cette première petite barrière, longue de plusieurs centaines de mètres, se révéla immédiatement essentielle pour récupérer les déchets emportés par le vent. Summer Burkes précise :
« L’invention d’Ember a été accueillie avec un immense soulagement par l’équipe de l’organisation effective de Burning Man, qui peinait depuis des années à gérer les débris emportés par le vent. Son design simple mais efficace est depuis devenu un incontournable de l’engagement de l’événement envers la préservation de l’environnement » (Burkes, 2015, 11 août, traduit de l’anglais). L’existence de la trash fence est en effet l’un des éléments communicationnels mis en avant par Burning Man aujourd’hui pour justifier ses actions environnementales, présentées comme conformes à son principe du Leave No Trace (LNT).

Autrefois, dans les premières années du DPW vers 1996, l’installation de la clôture pouvait nécessiter jusqu’à deux semaines pour la petite équipe du DPW. Aujourd’hui, elle est réalisée en quelques heures seulement, grâce à l’augmentation considérable des effectifs du DPW. Le Fence Day requiert néanmoins une coordination précise et une discipline collective. La veille du jour J, à Gerlach, les membres présents, environ 200 (certains membres étant arrivés depuis le Golden Spike) se positionnent en deux groupes : • la patrouille de l’aube (dawn patrol), composée des pounders (ceux qui plantent les T-
Stakes), prêts à partir en bus pour la playa à 5 h du matin98 ; • les stringers (ceux qui installent les ficelles et le grillage), qui partent en bus à 7 h 30.
Le Fence Day constitue un grand moment fédérateur, où toutes les équipes se retrouvent.
Cette journée mobilise même ceux qui travaillent habituellement dans les bureaux à Gerlach. Ils rejoignent généralement pour quelques heures l’équipe des pounders, attirés par le défi pour des « durs à cuire » (badass) que cette tâche représente99. Le déroulé de la journée est aussi marqué par une forte dimension relationnelle, liée à l’imprévisibilité des rencontres et aux affinités qui peuvent s’y créer.


Le jour J, la dawn patrol composée de 80 à 90 personnes, part à 5 h, direction la playa, bien avant le lever du soleil. À 5 h 30, elle prend un petit-déjeuner sur la playa, servi par Sylkia, manager du Commissary, et son équipe, debout encore plus tôt pour préparer café et repas. À 6 h, le plantage de T-Stakes (pounding) commence : une équipe part vers le nord, en direction du Point 2 et l’autre vers le Point 5, à l’est. Pendant ce temps, tous les autres membres (les stringers) déjeunent à Gerlach, au restaurant Bruno. Puis, à 7 h, ils rejoignent la playa et, à 7 h 30, commencent à fixer les ficelles servant de support à la clôture. Une fois le pounding terminé, la dawn patrol prête main-forte aux stringers, car la manipulation des ficelles, répétée des centaines de fois, est éprouvante pour les doigts.
L’aspect militaire de l’organisation est renforcé par sa rigueur et sa discipline collective.
D’après l’article de blog de John Curley, « We Got Ourselves a Fence », cette organisation rigoureuse, combinée à l’esprit d’équipe et à la détermination des travailleurs, a permis en 2018 d’achever l’installation dès 14 h, soit bien plus tôt que les années précédentes. La météo, clémente, a également contribué à ce succès : « le soleil n’a pas réussi à percer la brume avant presque 8 h » (Curley, 2018, 4 août), ce qui a permis de maintenir la température en dessous de 40 °C. Cette dimension se retrouve aussi dans la manière dont Just George, ancien militaire, motive ses équipes la veille : « Chaque fois que je parle de la famille DPW […], de l’esprit de corps […], ce dont je parle, c’est de nous tous […]. Demain est notre jour pour sortir et établir ce que nous sommes […]. C’est là que nous créons des liens. […] Allons-y, mettons en place la clôture et amusons-nous. ‘Hooo Ya !’ Un tonitruant ‘Hooo Ya !’, lui répond alors en chœur » (Curley, 2018, 4 août).
Le travail préparatoire a lieu la veille : disposition des T-Stakes tous les 3 mètres (environ 10 pieds) sur un périmètre de 14-16 km (environ 9 -10 miles). J’ai participé à cette étape avec l’équipe de Fence: à bord d’un pick-up chargé de T-Stakes, le conducteur avance lentement le long de la ligne des petits drapeaux en plastique plantés lors de survey et une personne jette un T-Stake à chaque drapeau. Le jour du pounding, certains travaillent seuls
(Figure 2.12), d’autres en binôme : l’un positionne le T-Stake, l’autre enfile le pounder d’environ 10 kg (Figure 2.13) et l’action du pounding est effectuée à deux100. Les stringers placent ensuite trois rangées de fil entre chaque T-Stake, à des niveaux précis, avant de fixer la clôture en plastique orange à l’aide de ficelles. Les filets (Figure 2.15), stockés en sections dans des conteneurs101, sont déchargés, déroulés, attachés ensemble, puis fixés aux poteaux. Le déplacement entre chaque zone de travail se fait dans des remorques (Figure 2.14).


Le Fence Day constitue la deuxième étape rituelle de la saison, après le Golden Spike.
Certains rejoignent le DPW à cette occasion : pour eux, comme pour le Golden Spike, il s’agit d’un premier dispositif d’ouverture et de séparation (Turner, supra), marquant un nouveau seuil dans le calendrier. Dans la continuité du Golden Spike, il inscrit territorialement le collectif dans un espace délimité et devient un repère chronologique clé. Contrairement au Golden Spike, ce n’est pas un moment de célébration passive mais un moment ultra-actif où tous les membres présents participent. La majorité sont des bénévoles, qui vivent cette expérience inoubliable à la fois sur le plan sensoriel et communautaire. La répétition annuelle de la même organisation quasi militaire : planter des T-Stakes tous les trois mètres, accrocher le grillage sur plus de quinze kilomètres, donne au Fence Day une forme invariante et durable. Mais son aspect ritualisé ne tient pas qu’à sa forme. Il se lit aussi dans le caractère exceptionnel de l’effort collectif, dans les dynamiques relationnelles qu’il suscite et dans l’unité ressentie. Tous les membres présents, y compris ceux des bureaux, viennent participer pour s’éprouver ensemble de manière badass (dure) et accomplir quelque chose d’incroyable, presque surhumain. Des enjeux d’appartenance et de reconnaissance se jouent dans l’intensité de l’effort et dans sa visibilité. Enfin, l’environnement désertique et le lever du jour intensifient l’expérience sensible. La fatigue, le dust, le vide déclenchent une disposition sensorielle particulière qui rend chacun plus émotionnel dans l’accomplissement de la tâche.
Si, aujourd’hui, l’installation de la clôture s’effectue en une demi-journée, dans un moment joyeux de forte cohésion sociale, elle reste une tâche exigeante physiquement. Elle l’était encore davantage dans la première décennie du DPW. TPR se souvient particulièrement d’une « marche de la mort » en 2004, lorsque l’équipe, bien plus réduite à l’époque, a martelé les cinq côtés de la clôture en une seule et très longue journée :
« Tout cela est devenu une marche de la mort pour nous. Il faisait une chaleur étouffante. Personne ne nous disait de continuer, mais nous l’avons fait. Nous le faisions pour nos propres raisons. […] Nous n’avions pas d’eau, nous étions tous déshydratés. Je pense que nous fumions plus que nous ne buvions d’eau » (entretien, 2017). Contrairement à l’organisation actuelle, où l’équipe des Fluffers commence très tôt le matin à nettoyer les igloos d’eau et à réapprovisionner les camions en boissons et snacks pour maintenir les travailleurs hydratés, rien de tout cela n’existait alors. Les conditions étaient donc encore plus rudes, même si elles restent éprouvantes aujourd’hui. Pour certains Américains, peu habitués à fournir un effort physique prolongé au quotidien cette activité marque aussi une façon de « ressentir » brutalement leur corps et cela dès le début de saison, une sorte de mise à l’épreuve de soi initiatique auto-imposée. En effet, dans l’acte même du pounding extrêmement exigeant, il est possible de s’éprouver soi-même et de tester ses limites. Howler, un membre DPW vétéran du Fence Crew, décrit sa routine : « Je me lève tous les jours à 5 h 30. Je cours, je vais à la gym, je mange du porridge, je médite, j’écoute mes cours, je vais au morning meeting, puis au fence meeting, et je vais planter des T-Stakes partout sur la playa toute la journée. J’adore planter des T-Stakes, être dans mon corps et accomplir un but humain » (entretien, 2021). Il avait même cherché un emploi consacré uniquement à cette tâche, avant de découvrir que, dans la plupart des cas, elle est désormais mécanisée : « La plupart du temps, ce travail est automatisé, mais Burning Man est unique en son genre. En raison de la nature spécifique du terrain, nous continuons à faire les choses manuellement ici. C’est l’un des rares endroits où je peux encore me consacrer à ce travail physique que j’aime tant » (entretien, 2021). TPR avait même inscrit le jour du Fence Day, en 2004, le mot « penance » (pénitence) sur son pounder, reflétant la dureté de la tâche. La journée qu’il raconte fut pour l’équipe un test d’endurance extrême, repoussant les limites physiques et mentales de chacun, mais renforçant aussi un sentiment de camaraderie et d’accomplissement : « Quand nous avons finalement enfoncé le dernier T-Stake, nous avons regardé ce que nous avions fait, et nous avons tous survécu. […] C’était brutal, mais nous avions le sourire aux lèvres et nous pouvions encore tenir notre bière » (entretien, 2017). Cette pénibilité, loin de décourager, a consolidé la cohésion sociale du DPW, tout en offrant à certains la possibilité de se dépasser102. David Le Breton, dans Passions du risque, décrit des expériences extrêmes de dépassement de soi et de mise à l’épreuve comme une manière de se donner des limites, limites dont ces adeptes seraient eux-mêmes carencés : « Trouver une limite physique, là où les limites symboliques font défaut ; se tracer soi-même un contenant (containing) pour se sentir enfin exister, contenu de manière provisoire ou durable » (Le Breton, 2000, p. 17). Cette explication, en apparence paradoxale, d’aller au bout de ses forces pour trouver ses limites, prend tout son sens dans le contexte de l’installation de la fence. En effet, les membres du DPW s'engagent volontairement dans une tâche physiquement et mentalement épuisante avec le risque de déshydration et de blessures. Cela, non pas par obligation, mais pour tester leurs limites personnelles, tout en trouvant un rôle dans cette action collective. Le Breton explique également que la prise de risque ou la mise à l’épreuve de soi n'est pas toujours recherchée consciemment, mais qu’elle peut être une manière de répondre à des besoins profonds de structuration de soi. Dans le cas du Fence Day, les membres du DPW semblent motivés par un besoin de prouver quelque chose à eux-mêmes avant tout, puis aux autres. Cela en repoussant leurs limites dans des conditions parfois extrêmes à l’image du témoignage de TPR d’une « marche de la mort ». Au-delà du niveau individuel de la confrontation de soi à soi, l’effort partagé transforme une tâche physique en un moment de renforcement identitaire du groupe. Le Fence Day est une épreuve auto-imposée où l’épuisement est compensé par l’énergie collective qui pousse le groupe à continuer jusqu’à l’accomplissement final de la tâche. Cet accomplissement technique et humain fait l’objet d’une reconnaissance au-delà du DPW. Coyote partage une discussion avec des locaux de Gerlach et des environs qui montrent qu’un certain respect a été gagné de leur part :
« Ils [les locaux] ont dit : “Je n’en ai rien à foutre de Burning Man, mais je respecte le fait que vous mettiez cette clôture en place en une journée comme vous le faites.” Je m’attendais à recevoir une tarte dans la figure, mais à la place, j’ai eu un baiser sur la joue. Nous avons parcouru un long chemin avec tout cela. Ça a été un véritable défi dans notre quête de professionnalisme. Je pense que nous sommes arrivés à un point où nous obtenons une reconnaissance mondiale pour ce que nous faisons dans le désert et comment nous le faisons. Je pense qu’une grande partie de cette reconnaissance vient du fait que les participants sont tellement impliqués dans l’ensemble du processus. Ce n’est pas seulement nous qui mettons en place un spectacle. C’est nous tous qui nous réunissons pour créer une communauté. On utilise le mot “communauté” tout le temps, au point où les gens ne saisissent pas vraiment ce que vous dites quand vous dites, “oh, c’est une chose communautaire, c’est un effort collectif”. Mais c’est vraiment ce que c’est » (entretien, 2016). La pénibilité du Fence Day se vit corporellement, mais se donne aussi à voir : on regarde les autres et on se sait regardé dans cette épreuve. Les attitudes badass sont réciproquement adressées aux autres. Ce n’est pas seulement endurer qui compte, mais montrer que l’on endure et voir les autres le montrer à leur tour. Cette mise en scène de soi stimule des dynamiques relationnelles sociales : on affirme sa place dans le collectif en exposant sa capacité à tenir le coup. Le comportement de certains membres du DPW est assez lisible en ce sens, le jour J. En effet, certains sautent de la remorque pour courir vers les T-Stakes à planter ou se lancent dans des courses effrénées au plantage de T-Stakes. Ces actions sur un mode surjoué et toujours dans l’autodérision semblent dire : « Regardez, c’est moi le premier » ou « Regardez comme je suis badass ». Certains portent le T-Stake pounder de manière caricaturale sur leur épaule, accentuant les muscles saillants de leurs bras, tandis que de la sueur inonde leurs fronts et leurs t-shirts. Les concepts de Goffman peuvent nous aider à comprendre ce qui se joue à travers ces manières exacerbées de monstration de soi, particulièrement visibles lors du Fence Day. Goffman (1956) définit le moi de manière dynamique, en re/construction permanente dans « la scène » de la vie quotidienne. En prenant la métaphore d’une scène de théâtre pour décrire la vie quotidienne, il explique que le moi se représente tout comme il se donne en représentation: « Un spectacle correctement mis en scène et joué conduit le public à attribuer un moi à un personnage représenté, mais cette attribution est le produit et non la cause d’un spectacle. Le moi en tant que personnage représenté n’est donc pas une réalité organique ayant une localisation précise et dont le destin serait essentiellement de naître, d’évoluer et de mourir ; c’est un effet dramatique qui se dégage d’un spectacle [...] » (Goffman, 1973, t.1, p. 238). La gestuelle, véritable démonstration de force physique, et l’attitude de guerrier, autant prises que données à voir au cours de cette journée, traduisent une envie à la fois de s’intégrer à la mouvance collective du groupe et d’affirmer son propre soi. Comme l’explique Goffman : « Quand un acteur joue un rôle, il demande implicitement à ses partenaires de prendre au sérieux l’impression qu’il produit » (ibid., p. 25). Se donner à voir, c’est aussi un moyen de projeter une version valorisée et réconfortante de soi-même, qui devient en retour très sérieuse. C’est une version de soi que l’on aimerait voir validée par les autres dès le début de la saison, pour reprendre les mots d’un membre DPW : « être un badass, parmi d’autres badass ». S’éprouver ainsi physiquement dans la tâche et donner à voir une représentation de soi constitue un socle d’appartenance commune, où l’individu est valorisé par le groupe en même temps que le groupe se consolide.

Si l’environnement du désert favorise une forme de sensibilité qui rend chacun plus perméable émotionnellement et facilite l’accomplissement de dispositifs rituels, c’est surtout la dynamique relationnelle collective qui confère à l’espace sa spécificité : sa « sacralisation » au sens durkheimien. Pour Durkheim, « le sacré apparaissait comme le produit de l’effervescence collective » (Borgeaud, in Azria & Hervieu-Léger, 2010, p. 1113). Cependant, le « sacré ne naît pas immédiatement de la fête, il est toujours médiatisé par un symbole, une image, une représentation. Il n’y aurait pas de sacré sans la fonction symbolique : le groupe se donne une représentation de lui-même et, par là même, à l’occasion de certains rites collectifs, il se reconstitue. En d’autres termes, le symbole sacré est le produit de l’existence collective, mais le groupe “se fait” aussi dans cette projection symbolique » (Dianteill, in Azria & Hervieu- Léger, 2010, p. 290).
Cette définition souligne que le sacré n’est pas lié à des propriétés intrinsèques du divin ou du surnaturel, mais qu’il réside dans un caractère socialement construit et institué par les membres d’une communauté, jouant un rôle central dans la cohésion sociale. Dans Les formes élémentaires de la vie religieuse, Durkheim précise que le sacré peut être investi dans toutes choses : « Par choses sacrées, il ne faut pas entendre simplement ces êtres personnels que l'on appelle des dieux ou des esprits ; un rocher, un arbre, une source, un caillou, une pièce de bois, une maison en un mot une chose quelconque peut être sacrée » (Durkheim, 2013, loc. 62). Il insiste sur la séparation entre sacré et profane, qui fonde les pratiques rituelles et qui permet une « effervescence collective ». Ainsi la fence matérialise une frontière symbolique entre un dehors profane et un dedans sacralisé au sens de Durkheim.
Il y a d’autres périmètres à Burning Man qui matérialisent ce dedans sacralisé et ce dehors profane. L’exemple le plus fort est celui du Man. En effet, il est largement accessible pendant la semaine de Burning Man, puis un périmètre (burn perimeter) est instauré le jour qui précède le brûlage pour que la zone soit préparée. Si le périmètre est avant tout sécuritaire, il induit une séparation symbolique temporaire avec l’objet sacralisé. Le jour du brûlage, un autre périmètre est rajouté plus proche du Man, un inner circle, réservé à une élite composée de certains employés et invités privilégiés. L’accès différencié au cœur de l’événement hiérarchise symboliquement la relation au sacré. Les membres du DPW, quant à eux, regardent souvent le brûlage du Man à l’extrême opposé de ce inner circle et encore plus loin du deuxième périmètre qui est le périmètre pour tous autour duquel tous les burners sont amassés. Être loin de la masse devient ici, pour les DPW un autre signe distinctif, d’affirmation de son identité de groupe.
En somme, l’installation de périmètres participe activement à la sacralisation des espaces. On retrouve ce processus très courant de sacralisation par la mise en place de périmètres successifs dans plusieurs dispositifs spirituels contemporains, comme lors des darshans d’Amma103. Ils transforment des espaces quelconques en espaces « sacrés » ou plutôt sacralisés, par l’apposition d’interdits spatiaux temporaires. Dans la perspective de Durkheim, ces dynamiques montrent que le sacré d’un espace ne réside pas intrinsèquement dans ses propriétés, mais il est sacralisé par la manière dont il est investi relationnellement, délimité spatialement, et dans la hiérarchisation qui s’instaure autour de son accessibilité.
Ainsi, l’implication et l’engouement du DPW autour de Fence Day ne s’explique pas uniquement par la motivation environnementale d’installer un trash fence, ni par l’accomplissement d’une tâche logistique. En effet, ce moment est porteur de sens. Par l’effort partagé, la pénibilité de la tâche, la mise en scène de soi et l’instauration d’un dedans et d’un dehors, ce moment articule appropriation territoriale, cohésion sociale et « sacralisation » de l’espace. En marquant pour la première fois la séparation entre le default world (monde par défaut) et Burning Man, le DPW devient ainsi le premier maître des lieux. Fence Day, par la rigueur de son organisation, l’ampleur de la tâche et sa répétition annuelle, réaffirme chaque année l’identité badass, forte et puissante de la communauté DPW.
Coyote, city superintendent et vétéran du DPW, souligne l’importance de cette étape charnière dans le calendrier qui marque le vrai début de la transformation visible du désert en une ville éphémère :
« Une fois que la clôture est installée, tout commence à se dérouler simultanément. Le Commissary [cantine gigantesque des travailleurs de Burning Man] se construit et devient notre lieu de base principal. L’équipe du Temple arrive, le Depot du DPW se
monte [lieu des réunions matinales], et tout se met en place. Transpo apporte ensuite 90 conteneurs par jour sur la playa » (entretien, 2016).
4. Installer la cantine générale (Commissary tent)
Après le Fence Day, le déploiement des opérations logistiques de construction s’enchaîne avec une rapidité impressionnante. Dès le lendemain, le montage de la tente de la cantine a lieu, qui servira à la fois de lieu de restauration et de rassemblement. Elle est appelée commissary tent, un terme emprunté au registre militaire, désignant une cantine dans une base ou un camp



En 2017 et 2018, j’ai eu l’occasion de participer au montage de la commissary tent, une expérience marquante qui m’a permis de voir de près la complexité et la coordination nécessaires au montage de cette structure essentielle104. L’installation a demandé non seulement une grande force physique (Figure 2.19), mais aussi une précision technique, notamment lors de l’installation des poteaux centraux à l’aide d’un véhicule de levage (Figure 2.17). Dart, le tent master, évoque les difficultés liées au vent :
« Le vent est l’un de nos plus grands ennemis sur la playa. Pendant l’installation, nous avons dû affronter des rafales imprévisibles qui menaçaient de renverser la structure à tout moment. Nous devions constamment ajuster notre approche pour garantir la stabilité » (entretien, 2017). Il ajoute :
« Nous avons appris à travailler en synergie, chaque mouvement comptait. Parfois, toute l’équipe devait pousser dans la même direction pour maintenir les poteaux pendant que d’autres les attachaient rapidement avant que le vent ne change de direction » (entretien, La mise en place nécessite la coordination de l’installation des différentes parois de la tente et de l’alignement des poteaux latéraux (Figure 2.18). Des énormes marteaux, sledges hammers, sont utilisés pour marteler avec force les gigantesques piquets tenant la structure dans le sol de dust compacté. La participation de chacun, entre serrage de sangles, martelage et positionnement, rend compte d’une coordination remarquable. Le soir même, la tente était prête et opérationnelle dès le lendemain pour accueillir l’ensemble du groupe DPW, soit environ 500 personnes. Elle permettra ensuite de servir jusqu’à 2 000 repas par jour durant la semaine de Burning Man. L’un des managers, Dart, le tent master, souligne combien le vent complique la maintenance quotidienne de ce type de tente : « Il faut constamment ajuster, renforcer, et parfois même tout arrêter. C’est un travail de précision où chaque minute compte, surtout lorsqu’on sait que près de 2 000 personnes par repas dépendent de cet espace » (entretien, 2017). Il explique également le sentiment gratifiant que ce travail procure : « Quand tout est fini et qu’on regarde ce qu’on a accompli, c’est plus qu’un sentiment de fierté, c’est un rappel de pourquoi on revient ici chaque année » (entretien, 2017). La manager chevronnée du commissary, Sylkia, insiste sur le respect d’un planning serré : « Entre la livraison des équipements, l’installation des poteaux et la mise en place de la tente, tout doit être orchestré avec précision. Si quelqu’un traîne, tout le processus peut être compromis. Mais en voyant tout le monde s’activer, je suis convaincue que nous y arriverons toujours, car nous sommes une équipe soudée » (entretien, 2016). Sylkia décrit la collaboration avec Spectrum105 comme un partenaire de confiance : « Travailler avec Spectrum, c’est comme avoir un partenaire de longue date qui sait exactement ce qu’il faut pour nourrir des centaines, voire des milliers de personnes chaque jour, avec professionnalisme » (entretien, 2016). En effet, Spectrum apporte le contenu des repas, les camions frigorifiques, les cuisiniers et le personnel de service. Tandis que l’équipe Commissary s’occupe de la gestion de la prise des repas : la maintenance de la tente et des tables, de l’accueil et du filtrage des badges, et du tri des déchets alimentaires. Les repas sont servis à des horaires fixes, mais la tente reste accessible en dehors. On peut y travailler grâce au Wi-Fi ou s’y retrouver entre amis autour d’un bol de céréales. Un stand lait/céréales reste ouvert 24h/24, ce qui lui a valu le surnom de Cereal Camp. Ce nom est ironique car il ne s’agit pas d’un Theme Camp au sens habituel, mais d’un lieu idéal pour ceux qui, après une nuit de fête, ressentent une petite faim. La manager du commissary s’accorde à dire que le commissary est « le cœur battant de Black Rock City » 106 (entretien, 2016), non seulement pour sa fonction élémentaire de
restauration, mais aussi pour sa fonction sociale dans la (re)création de liens sociaux autour des repas : « C’est bien plus qu’un lieu où l’on mange. C’est un espace de rencontre, d’échange et de recharge, essentiel pour les équipes qui travaillent dur sur la playa » (entretien, 2016). Les repas viennent aussi rythmer la journée de travail, offrant des moments de pause imposés à heures fixes.
Après l’installation de la cantine, en quelques jours, le site va se transformer complètement. C’est à partir de ce moment que peuvent être accueillis in situ les deux tiers restants des membres du DPW, jusqu’à 500 personnes en tout. Ils se mettront aussitôt au travail dans leurs départements respectifs. Une transition s’opère alors dans l’organisation du travail : on passe d’un chantier collectif et intensif, impliquant tous les membres présents (Fence Day ou l’installation de la Commissary Tent), à des tâches plus spécialisées, réparties par équipes. Le département en charge du transport, Transpo, déplace alors jusqu’à 90 conteneurs par jour sur la playa ; HEaT (Heavy Equipment and Transpo) décharge les équipements lourds et les matériaux nécessaires à la construction du Center Camp Café et d’Artica. Le Depot du DPW est installé, servant de futur quartier général pour le Dispatch des communications radio de tout Burning Man et pour les réunions matinales du DPW. Les informaticiens (IT) commencent à établir la connexion Wi-Fi reliant Gerlach à la playa. Auto-Shop, après une longue présaison au Ranch, rejoint à son tour la playa pour poursuivre son travail.
Simultanément, le département Placement marque les emplacements des conteneurs des
Theme Camps (les camps à thème des burners) à l’aide de petits drapeaux, placés selon les demandes et les cartes détaillées fournies en amont par chaque camp. Ces balises indiquent l’endroit exact où seront déposés les conteneurs transportés par le service logistique de Burning Man, pour les Theme Camps ayant souscrit à ce service.
Ces étapes balisent une progression dans l’appropriation de l’espace : du marquage initial (survey) à l’« habiter » collectif, transformant la playa de Black Rock City en un lieu pleinement fonctionnel.
II. Le désert prend vie : l’arrivée de tous les départements du DPW (début
du Build)
Cette phase de deux semaines est marquée, durant les quatre premiers jours, par l’arrivée progressive des deux tiers restants du DPW. Ils rejoignent directement la playa au sein de leurs départements respectifs (Figure 2.20). Cette phase s’inscrit dans la continuité de la première phase de travail mais se déroule cette fois exclusivement sur la playa. Elle prolonge l’appropriation territoriale ascendante du DPW. C’est pourquoi ces deux phases sont regroupées dans ce même chapitre.
Cette phase s’inscrit dans la période plus longue communément appelée Build par le
DPW, terme qui désigne le temps écoulé entre l’arrivée de l’effectif complet et le début officiel de la semaine de Burning Man. Elle correspond surtout à une phase de construction intense, organisée collectivement, rythmée le soir par de petites fêtes au bar du campement du DPW, le Ghetto107. L’ouverture du bar de Gate, le Black Hole, est attendue avec impatience. Cette phase
se conclut par un dispositif rituel majeur, l’Early Man, qui marque la fin de l’exclusivité du DPW sur la playa et le passage vers une autre et ultime phase de construction, marquée par l’ouverture progressive du site aux catégories de burners autorisés : artistes, Center Camp, Lamplighters, Census, etc. (Chapitre 3).

1. L’installation de l’effectif complet DPW sur la playa
Le déménagement de Gerlach à la playa appelé « Move Day » marque une transition : les 150 à 250 membres du DPW présents depuis le Golden Spike ou Fence Day quittent Gerlach où ils étaient installés sur deux sites (Trailer Park ou Shower Properties), pour s’installer sur la playa108. Le Trailer Park est composé de petites unités équipées de lits superposés, d’une
cuisine et d’une salle de bain. Vivre à Gerlach offre un certain confort ; un vrai lit, du Wi-Fi et surtout l’absence de poussière (dust). Les repas sont pris dans l’arrière-salle de Bruno’s, le seul restaurant de Gerlach, ce qui permet de croiser quelques habitants locaux. La vie à Gerlach permet aussi d’accéder au Saloon, le bar réservé exclusivement aux membres du DPW. Ce lieu de sociabilité est particulièrement apprécié pour son confort : on peut y boire en open bar, jouer au billard, regarder la télévision, faire une lessive, cuisiner, etc. On s’y repose mais on y fait surtout la fête. La dimension sociale du Saloon est très importante, notamment à la fin de la période de déconstruction (Strike) et la période de Resto.
À l’occasion de l’arrivée générale de l’effectif complet du DPW sur la playa (environ 500 membres en 2016-2018), une Meeting Party (réunion d’accueil festive) est organisée au Depot et dédiée à tous les nouveaux dont c’est la première saison DPW : une cinquantaine de personnes109. Les autres (100 à 200 personnes) rejoignent directement leurs équipes sur la playa. Loin du spectaculaire du Golden Spike et du Fence Day, cette Meeting Party joue néanmoins un rôle important d’ouverture de cycle pour les tout nouveaux membres.
Elle ne reprend ni la forme canonique et le symbolisme d’appropriation territoriale du
Golden Spike, ni l’épreuve physique collective du Fence Day. Ici, l’ethos du DPW est transmis de manière douce : par des témoignages, des jeux et surtout un humour spécifique qui annonce immédiatement la tonalité relationnelle et la rhétorique propre au groupe. Cette manière de communiquer est très caractéristique du DPW : une superposition de deux messages contraires. Par exemple, le message normatif « Vous êtes ici pour travailler » se double d’un message humoristique « Le travail ne devrait jamais interférer avec la fête » (Work should never interfere with your partying). L’association des deux rend le message initial plus facile à accepter. Ce mode de communication introduit les nouveaux à une forme de métacommunication propre au DPW, fondée sur un certain type d’humour (Chapitre 1).
Les interventions, depuis la petite estrade du Depot, sont portées par des figures dont l’ancienneté et l’expérience sont d’emblée perceptibles. Les témoignages transmettent un vécu riche en apprentissages plutôt qu’une forme d’autorité verticale imposée. Nipps, manager des Fluffers, dont l’adage est “Drink Water!” prononcé avec une voix rauque marquée par le dust, ouvre la rencontre. Elle insiste sur la nécessité de s’acclimater aux conditions extrêmes de la playa et de rester bien hydraté. Elle partage un épisode personnel concernant des troubles de son cycle menstruel dus à la chaleur, illustrant l’impact de l’environnement sur le corps. Elle affirme ainsi son rôle de « prendre soin » (care), caractéristique de son département et ouvre la rencontre de manière bienveillante. D’autres prennent la parole, rappelant que nous formons une « grande famille » prête à s’entraider. On nous invite à prendre des pauses, à utiliser les douches, à veiller à notre hygiène. Ce discours sur le soin de soi, le self care, dans un environnement éprouvant, introduit d’emblée l’idée répétée avec ironie au cours de la saison : « Souvenez-vous que cet endroit essaie de vous tuer » (Remember that this place is trying to kill you). Une vétérane DPW, présente LAAF, un petit journal destiné aux femmes, avec des conseils pratiques de santé féminine comme la gestion des menstruations, la contraception et la vie in situ sur la playa110. KJ, membre de HR et récemment mariée à Chaos, le chef du DPW,
aborde la sexualité et surtout les questions de consentement dans un contexte de promiscuité et d’intensité sensorielle, à travers des propos assez convenus : « Vous êtes en sueur, il fait chaud, vous allez faire des rencontres » (You’re sweating, it’s hot, you guys are gonna hook up...). Lucky Charms quant à elle raconte un épisode marquant de 2011 : une déshydratation pendant son sommeil, heureusement remarquée par un camarade. Ces récits de vulnérabilité invitent à être responsable de soi et, indirectement, des autres dans une forme de conscience et d’attention collective constante.
Les leaders sont présentés de prime abord par leur expérience, non par un statut hiérarchique explicite, ce qui les légitimise directement au sein de la communauté. Coyote annonce la création d’un service de ressources humaines (HR), censé faciliter la communication entre les managers et les employés. Il évoque l’équilibre à trouver entre travail et fête, avec une pointe d’ironie habituelle, tout en annonçant implicitement les attentes : « Amusez-vous, mais restez opérationnels pour travailler ». Il appelle aussi à réduire la jackassery (amusements dangereux), non par un interdit explicite, mais en évoquant le récit d’un accident dramatique dans le passé, devenu mémoire collective.
Kimba, manager de Man Base, parle du stress provoqué par les journées de travail intenses, où sept jours peuvent sembler durer un mois. À travers son propos, est évoqué en filigrane à quel point l’épuisement qui découle du travail, est une marque d’engagement communautaire. Logan, membre du Council, appelle quant à lui à la vigilance collective concernant l’application de la loi avant l’arrivée des forces de l’ordre sur la playa. Fireball, membre du Council également, livre un témoignage sur sa sobriété de huit ans, sous-entendant l’importance de la maîtrise des consommations surtout dans ce contexte festif et d’open bar. Ces prises de parole diversifient les modes d’identification possibles pour les nouveaux venus et rendent compte des différents enjeux de la vie collective, au-delà du strict travail.
Enfin, Chaos conclut en rappelant qu’il est encore nouveau dans son rôle, qu’il fera sûrement des erreurs et qu’il compte sur la compréhension collective. Cette posture modeste, presque antiautoritaire au premier abord, illustre la performativité du leadership au DPW : l’autorité hiérarchique y est presque dissimulée. Elle se manifeste avant tout par l’appel à la coresponsabilité et à la mission commune. La réunion se termine par un ice-breaking game, pratique courante aux États-Unis. Chacun est invité à écrire sur un papier quelque chose de particulier sur lui-même. C’est une manière paradoxale de montrer ce qui nous rend spécial individuellement avant de rentrer dans ce collectif spécial également.
Avec le recul, cette rencontre m’apparaît structurante pour saisir l’ethos du DPW et les attentes implicites du groupe, mais aussi presque trop douce et « cul-cul » pour correspondre à l’image habituellement associée au DPW. C’est pourtant ce préalable qui permet aux tout nouveaux de rentrer pleinement dans l’expérience. C’est néanmoins un dispositif d’ouverture et de séparation spécifique qui propose un cadre d’expérience (frame) (Goffman, 1974) particulier où des règles et des normes sociales sont partagées. Là où le Golden Spike et le Fence Day (ré)inscrivent l’identité du groupe dans le corps et dans l’espace, la Meeting Party diffuse cette même identité par le partage d’une mémoire collective orale, composée de récits d’expériences, parfois de vulnérabilité, et d’un ethos commun.
2. L’organisation générale de cette période intense de construction
Les réunions du matin (morning meetings)
La journée de tous les membres du DPW, tous départements confondus, commence par la réunion matinale générale à 7 h 30 au Depot (Figure 2.21). Logan, le chef du Labor Department, orchestre cette réunion depuis sa petite estrade. Cette réunion définit l'agenda de la journée et la coordination des différentes équipes avec leurs tâches respectives. C'est également un moment pour partager des annonces relatives à la communauté du DPW, telles que les décès (malheureusement fréquents au sein du DPW), des naissances et des anniversaires. Les anniversaires sont célébrés par des « RRRRRrrr ». La tradition veut qu’un jour, quelqu’un ait annoncé : « C’est l’anniversaire d’untel », et que certains aient répondu, dans le style ironique et autodérisoire propre au DPW : « RRRRRrrr », créant ainsi une expression qui perdure.
La présence à ces réunions est implicitement obligatoire, car elles constituent un point central de coordination entre les différents départements et de partage d’informations essentielles. Un membre du département TSA, qui travaille pour de nombreux festivals transformationnels à travers la Californie, ajoute que « cette réunion permet de rassembler tout le monde, de donner une vision claire des tâches à accomplir et d'encourager un dialogue ouvert et actif » (entretien, 2016). C’est aussi un moment où l’on peut vérifier implicitement qui est bien réveillé et présent. Une forme de contrôle social s’y exerce : à la fois dans une logique de surveillance de la viabilité du travailleur, « Celui-là ne s’est encore pas réveillé », mais aussi dans un esprit d’entraide : « Si quelqu’un ne s’est pas réveillé, je vais vite aller le chercher ». La réunion permet également de « dénoncer » quelqu’un devant tout le monde : « Je pense qu’untel a pris ma bouteille de whisky ». Enfin, comme le résume Coyote, cette réunion matinale joue un rôle essentiel dans le fonctionnement quotidien du DPW : « la réunion du matin à 7 h 30 est cruciale pour s'assurer que tout le monde est sur la même longueur d'onde et prêt à attaquer la journée » (entretien, 2016).
L’humour et la performance théâtralisée se couplent à la communication de messages normatifs, en maintenant la métacommunication typique du DPW faite d’autodérision et d’agression comique (comical aggression, Chapitre 1). Cependant, la tonalité agressive tend à s'effacer de plus en plus avec la génération actuelle appelée « the kinder, the gentler DPW ». Logan a particulièrement œuvré à rendre les réunions du matin amusantes. Lorsqu’il a rejoint le DPW, elles étaient animées par plusieurs personnes, mais il a rapidement perçu un manque d’impact sur l’auditoire : « le public n’était pas intéressé […] C’était vraiment sec et ça ne rendait pas bien » (entretien, 2016). En 2005, il est pourtant terrifié par la prise de parole en public : « J’avais la voix tremblante, mes mains tremblaient, je ne pouvais tout simplement pas le faire ». Il s’impose toutefois ce défi et s’entraîne pendant des années, jusqu’à devenir, « très bon pour ça » (entretien, 2016). Il transforme les morning meetings en moments à la fois informatifs et amusants, capables de motiver l’ensemble du groupe. Certains regrettent même le tout début de son animation, encore plus interactif et léger, avant que le format ne se formalise davantage.

Cette communication particulière, réactivée quotidiennement lors des morning meetings et déjà mise en scène durant la Meeting Party des primo-arrivants (supra), constitue une caractéristique centrale de l’identité du groupe DPW.
Voici à titre d’exemple, la liste des sujets abordés lors de la réunion du jeudi 18 août 2016111 : • Organisation du Ghetto (camp DPW) : Juicy Jake a évoqué l'importance de bien organiser le Ghetto, en insistant sur le fait qu'il ne fallait bloquer aucune partie de celuici par des véhicules ou tentes personnels. • Activité du département Yellow bike : il a été annoncé qu’à 19 h, 125 vélos seraient offerts. L'objectif est que les participants viennent et réparent eux-mêmes le vélo de leur choix. • Ouverture du Black Hole du département Gate : quelqu'un a annoncé que le Black Hole, le bar situé à côté du Ghetto était désormais ouvert. • La fête d’Early Man : il a été mentionné que celle-ci aurait bien lieu, et que les équipes qui participent avec un projet (une œuvre à brûler) étaient invitées à se présenter à 9 h le lendemain de la fête pour aider au nettoyage de la zone. • Fermeture du Ranch : Fireball, responsable des propriétés de Burning Man, a informé l'assemblée que le Ranch fermerait son accès habituel ce jour-là. Elle a précisé que dorénavant, toute personne souhaitant se rendre au Ranch devrait avoir une raison valable. • Commissary pour l'Early Burn : il a été indiqué que la cantine (commissary) serait ouverte pour les repas de 17 à 19 h le samedi de l'Early Burn, au lieu des horaires habituels de 17 à 20 h. • Réglage des radios : un rappel a été fait sur la nécessité de reconfigurer les radios pour qu'elles soient sur le bon canal.
Horaires des repas à la cantine (commissary)
Le DPW s’organise autour d’un rythme de repas journalier très structuré pour maintenir l'énergie des équipes pendant leurs journées de travail. Le commissary sert le petit déjeuner de 6 h à 8 h 30, le déjeuner de 11 à 14 h et le dîner de 17 à 20 h. Ces repas sont essentiels pour assurer l'endurance et la concentration des membres, étant donné les exigences physiques du travail. Dart, le commissary tent master, mentionne que « les repas sont un moment crucial pour recharger les batteries, surtout après une matinée passée à soulever des poteaux ou à installer des structures sous le soleil brûlant » (entretien, 2017). Les repas sont accessibles à tous les membres du DPW, employés comme bénévoles, avant et après la semaine de Burning Man. Le filtrage se fait à l’accueil de la tente sur présentation des badges appelés laminates portant un code-barres scannable.
Durant la semaine de Burning Man, seuls les membres du DPW rémunérés et en activité sont nourris au commissary. Les bénévoles DPW, qui ne travaillent pas pendant Burning Man mais avant et après, ont longtemps été laissés à eux-mêmes pendant la semaine de l’événement, devant se débrouiller pour trouver à manger. Cette situation a évolué en 2014, à la suite de négociations menées par certains membres du DPW, notamment Eric*, particulièrement engagé dans l’amélioration des conditions de travail. Comme il l’explique :
« Je voulais mettre en place une forme de protection pour les travailleurs. Je voyais une organisation qui vendait à ses membres l’idée d’une famille, mais qui agissait comme une entreprise classique, en fonction de ses propres intérêts. Si c’était le cas, alors les travailleurs devaient aussi agir pour se protéger eux-mêmes » (entretien, 2017*). Ces discussions extrêmement laborieuses et coûteuses pour Eric* ont abouti, en 2014, à une meilleure comptabilité des heures de travail et à l’obtention d’un droit pour les bénévoles de manger les restes au lieu qu’ils soient jetés. La nourriture, ainsi que des tables, sont désormais installées dans une structure ombragée provisoire appelée The Spoon. Ce dispositif, bien que modeste, permet de reconnaître la contribution des bénévoles DPW et leur permet de sortir d’une forme de survie pendant cette semaine112. Horaires de travail et horaires dédiés à la consommation d’alcool et de substances Après la réunion du matin et le petit déjeuner, les membres du DPW entament leurs tâches respectives vers 9 ou 10 h. Les Roustabouts, bénévoles volants, sont affectés par les managers de la coordination bénévole, Logan et Duchess, selon les besoins : de l’installation d’infrastructures à la gestion des déchets. Les journées se terminent généralement à 17 h pour les bénévoles, mais peuvent se prolonger tard pour les employés et managers comme le dit Roxy, l’une d’entre elles : « si le soleil est levé et qu'il y a du travail à faire, vous le faites » (entretien, 2016). Ce contraste illustre une division implicite du travail : les bénévoles effectuent des tâches plus légères et à horaires fixes, tandis que les employés doivent assurer une disponibilité beaucoup plus importante. Depuis 2014, un suivi strict des heures a été instauré, à la suite des mêmes revendications sociales qui avaient permis aux bénévoles d’accéder aux repas pendant la semaine de Burning Man. Cela a permis de régulariser les fiches de paie et de
payer plus d’heures aux employés, mais en contrepartie, les équipes ont parfois perdu en souplesse d’organisation.
Le rythme de vie au sein du DPW est quasi militaire : lever à 7 h, réunion à 7 h 30, travail jusqu’à 17 h. Aucune consommation d’alcool n’est permise pendant cette plage horaire. Cette règle vise autant la sécurité que la productivité, dans un contexte de manipulation d’outils et de machinerie lourde : « L’alcool peut attendre après le travail » (un manager du DPW Council, entretien, 2016*). En dehors du travail, l’alcool, principalement de la bière PBR et du whisky, boisson emblématique du DPW, est accessible gratuitement au bar, notamment grâce aux dons collectés lors du Collexodus. L’alcool est parfois accompagné d’autres consommations (psychostimulants divers), contrastant avec les usages plus psychédéliques des burners. Chez ces derniers, la consommation de substances psychédéliques est souvent associée à des univers artistiques immersifs (Chapitre 4).
Le DPW cultive ainsi un rapport à la fête qui lui est propre : convivialité et relâchement après la journée de travail. La fête est partie prenante du vivre-ensemble sur la playa. Cette alternance d’un temps de travail sobre et d’un temps festif alcoolisé participe de l’identité de groupe DPW. Elle inscrit la culture DPW dans une tradition plus ouvrière et pragmatique de la fête, là où le modèle festif burner s’oriente davantage vers l’exploration sensorielle et la stimulation psychédélique.
Liste détaillée des départements DPW
Durant cette première partie du Build, chaque département/équipe a un agenda très chargé. En 2016 et 2017, j’ai été roustabout, bénévole volant affectée selon les besoins en main d’œuvre du jour, ce qui m’a permis d’expérimenter divers départements, sauf ceux demandant des compétences spécifiques comme le Metal Shop (métallurgie) ou HEaT (véhicules lourds). En 2018, j’ai intégré le département des Special Projects, chargé de missions ponctuelles de menuiserie ou de construction : rampe d’accessibilité, éclairage des toilettes de chantier, installation de porte-vélos, etc.
Certains départements sont particulièrement connus des burners, car ils construisent des structures emblématiques et centrales, comme le Man, construit par le Man Base crew, et le Center Camp, assemblé par l’équipe Oculus. Par ailleurs, les deux départements, HEaT (Heavy Equipment and Transportation) et Man Base, en raison de la spécificité de leurs tâches, fonctionnent en marge du DPW général. HEaT, installé sur l’Esplanade, avec ses machines bien visibles, est une équipe un peu à part. Ses membres travaillent principalement entre eux, avec un calendrier qui leur est propre. La cohésion avec le reste du DPW a été encouragée par le manager principal du DPW Chaos, qui a instauré notamment une « HEaT party » pendant les premiers jours de la semaine de déconstruction (Strike).
Contrairement à une idée répandue, le DPW ne construit pas le Temple. Comme l’a rappelé Logan du DPW Council lors d’un morning meeting : « DPW ne fait pas d’art ». Le Temple Crew, organisation indépendante, en assure la réalisation sous la direction d’un architecte et d’un projet différents chaque année. La construction commence deux à trois semaines avant le début de Burning Man, soit à peu près en même temps que l’arrivée générale du DPW. Ces équipes travaillent exclusivement sur le site du Temple, séparé des opérations du DPW. Bien que présentes sur la playa en même temps que le DPW, elles ne remettent pas en cause l’exclusivité de ce dernier, car elles sont installées à distance et ne partagent aucun espace commun. Durant mes trois saisons au DPW, je n’ai croisé des membres du Temple Crew qu’exceptionnellement. Cette séparation exemplifie de manière presque caricaturale les deux dimensions de la construction de BRC, qui coexistent sans se toucher : l’une orientée vers la fonctionnalité, l’autre vers la spiritualité.
Le très grand nombre de départements DPW montre la force de travail mobilisée sur les opérations logistiques nécessaires à la construction de Black Rock City. Ci-dessous en figure la liste complète ainsi que certains postes administratifs individuels du DPW:
1. Auto-Shop : l’équipe de garagistes en charge de la réparation et de la maintenance des véhicules du DPW. 2. Arctica Construction (Black Ice) : l’équipe en charge de la construction des infrastructures destinées à la vente de glace aux burners. 3. Black Rock Social Club & Saloon : le saloon de Gerlach, le bar réservé aux membres du DPW en open bar. 4. BRC Yellow Bikes Project : l’équipe qui assemble et répare les vélos communautaires de BRC destinés aux burners. 5. BLM Compound : l’équipe en charge de la construction des infrastructures destinées à la police et au BLM (Bureau of Land Management).
6. BRC Storage Program : l’équipe en charge de la gestion des conteneurs de stockage.
7. Café Construction (Oculus) : l’équipe en charge de construction de l’infrastructure du Center Camp Café. 8. Commissary : l’équipe en charge de la gestion de la gigantesque tente qui est le lieu des repas : accueil, entretien de la tente et des tables, gestion et tri des déchets. La nourriture quant à elle est gérée par l’entreprise externe Spectrum. 9. DPW Depot : L’équipe en charge de l’infrastructure destinée à l’équipe de Dispatch radio, à l’atelier de construction des spires et aux morning meetings. 10. DPW Construction & Utilities : l’équipe en charge de la construction et des services publics du DPW.
11. DPW Admin : le ou les quelques personnes en charge de l’administratif.
12. DPW Dispatch : les personnes en charge de la coordination de la communication radio du DPW. 13. DPW Ghetto : l’équipe en charge de la gestion du campement des membres du DPW sur la playa et du bar « Ghetto bar » et de sa gestion. 14. DPW Housing : l’équipe en charge de la gestion et de la maintenance des logements alloués aux DPW : caravanes, unités habitables, box en bois. 15. DPW Power Crew : l’équipe en charge de l’installation souterraine de toute l’électricité de Black Rock City. 16. DPW Rangers : la section spécifique du groupe des Rangers affectée à la gestion des problèmes relationnels ou autres des membres du DPW.
17. DPW Volunteer Coordinator : la personne chargée de la coordination des bénévoles. 18. ESD Medics : section de secouristes ESD directement affectée au DPW. 19. Fence Crew : l’équipe en charge de l’installation et de la maintenance des clôtures de BRC.
20. First Camp Construction : l’équipe en charge de la construction du camp des fondateurs et des hauts placés de Burning Man (Larry Harvey, Marian Goodell, Will Roger...). 21. Fluffer : l’équipe en charge de ravitailler les membres du DPW en eau et nourriture tout au long de la journée. Ils s’affairent à laver et recharger les réservoirs (igloos) d’eau. 22. Fuel Team Petrol : gestion du carburant et de sa vente à tous les véhicules autorisés de Burning Man. 23. Gerlach Estates : les personnes en charge de la gestion des propriétés de Burning Man à Gerlach. 24. Golf Carts : l’équipe en charge de la gestion et de la maintenance des voiturettes de golf destinées à des personnes autorisées par Burning Man. 25. Highway Cleanup : l’équipe en charge du nettoyage des routes aux alentours de Black Rock City pendant la période de déconstruction, après la semaine de Burning Man. 26. HEaT (Heavy Equipment & Transpo) : l’équipe en charge de la conduite de la machinerie lourde et de l’effectuation d’opérations logistiques complexes. 27. Man Pavilion/ Man Base : l’équipe en charge de la construction du Man et de sa structure sous-jacente (de base) dit Pavilion.
28. Logistics : les personnes en charge de la logistique. 29. Metal Shop : l’équipe qui travaille dans l’atelier de métallurgie.
30. OSS Program (Outside Services Program) : l’équipe en charge d’assurer une assistance logistique aux Theme Camps burners. 31. Nevada Properties : les quelques personnes en charge de la gestion des propriétés de Burning Man dans le Nevada. 32. Placement : l’équipe en charge du repérage topographique en vue du placement des containeurs des Theme Camps burners. 33. Plumbing Program : l’équipe en charge de l’installation souterraine et de la maintenance de la plomberie à BRC. 34. Playa Restoration (Resto) : le personnel en charge de la planification au long terme du nettoyage de la playa après Burning Man.
35. Purchasing : les quelques personnes responsables des achats annuels concernant le DPW.
36. Receiving : les quelques personnes responsables de la réception des commandes concernant le DPW. 37. Roadworks : l’équipe en charge de la gestion et de la maintenance des routes temporaires de BRC. 38. Shade Crew : l’équipe en charge de toute la construction des infrastructures collectives d’ombre de BRC. 39. Showers (The Wet Spot) : l’équipe en charge de la gestion et du nettoyage des douches destinées aux membres du DPW et aux personnes autorisées pendant la semaine de Burning Man. 40. Sign Shop : l’équipe en charge de la création et maintenance de la signalétique dont le marquage des rues, artistiquement réalisée de BRC. 41. Special Projects : l’équipe chargée de « missions spéciales » de menuiserie ou de constructions variées.
42. Spire Crew : création, assemblage et pose des lampadaires de BRC.
43. Survey : l’équipe d’une dizaine de membres en charge de la planification au long terme du relevé topographique de la ville de BRC et de son effectuation concrète. 44. TSA (Transfer Station Authority) : la très grande équipe composée de plusieurs sousgroupes chargés de la gestion et du tri des déchets sur la playa, du recyclage au compostage. 45. Waterworks : le personnel en charge de tout ce qui concerne la gestion de l’eau sur la playa.
3. L’arrivée des gardiens de Black Rock City (Gate)

L’arrivée du département Gate, Perimeter, and Exodus, communément appelé « Gate », dont le logo arbore une tête de mort (Figure 2.23), se célèbre par l’ouverture de son bar, le Black Hole, situé juste en face du campement du DPW, le Ghetto (Figure 2.24). Cette ouverture a lieu quelques jours avant le début officiel de leurs opérations, qui consisteront à filtrer l’entrée de Black Rock City et à laisser passer uniquement les personnes autorisées à rentrer de manière anticipée sur le site (pre-entry) 113. Dans la temporalité du Build, l’arrivée de ce groupe114 marque une bascule pour les DPW. Jusqu’alors, le DPW détenait la quasi-exclusivité du site, inscrivant son rapport à la playa et à BRC en trois étapes d’appropriation : marquer un centre (Golden Spike), marquer un « dedans » et un « dehors » (Fence Day), aménager ensemble le « dedans » (Build). L’arrivée du département Gate introduit une nouvelle étape, externe au
DPW, en régulant et contrôlant le passage entre le « dedans » et le « dehors ». Ces étapes sont ici restituées :
1. Golden Spike → appropriation symbolique exclusive par les travailleurs du DPW.
2. Fence → matérialisation des limites, frontière matérielle nette entre le « dedans » et le
« dehors » de BRC, posée par le DPW. 3. Build → aménagement du « dedans » par le DPW et consolidation de l’identité du groupe DPW 4. Gate → arrivée d’un autre groupe, chargé de contrôler et de protéger ce seuil actif entre le « dedans » (Burning Man) et le « dehors » (default world). Le terme Gate peut signifier selon le contexte soit le lieu de la gate à l’entrée de Black Rock City, soit les membres du département Gate. Ce département joue un rôle de seuil essentiel pendant la semaine de Burning Man, notamment dans le processus d’entrée ritualisé des burners sur le site (Chapitre 4).

Le groupe Gate apporte une présence protectrice pour le DPW, mais aussi rivale. Son arrivée retire au DPW la quasi-exclusivité de sa présence sur le site et reconfigure les dynamiques d’appropriation du site. Le DPW reste symboliquement le maître du « dedans » alors que Gate devient le maître symbolique des circulations entre le « dedans » et le « dehors » : de qui rentre et qui sort. À ce moment, le DPW a tendance à se replier sur lui-même et à affirmer plus fortement son identité face à cet autre groupe, et plus largement face aux « autres » à l’approche de Burning Man. La rivalité entre les deux groupes, bien réelle par certains aspects, est souvent surjouée dans les interactions pour se transformer en jeu relationnel.
Si les deux groupes, DPW et Gate, peuvent intimider les burners, Gate assume un rôle beaucoup plus autoritaire, de contrôle direct : fouille des véhicules, vérification des autorisations et régulation des flux. Leur champ d’action s’étend principalement de l’Early Man jusqu’au départ des derniers burners et cela en continu, jour et nuit. Outre le filtrage à l’entrée, Gate inspecte les véhicules pour repérer d’éventuels intrus, contrôle l’enregistrement des art cars, et facilite l’accès des camions de services logistiques (glace, eau, pompage des eaux usées). La section Perimeter du département surveille en permanence les limites de la ville pour intercepter les entrées illégales. Ils disposent même d’équipements militaires tels que des caméras infrarouges. La section Exodus gère les flux liés aux départs massifs de fin de la semaine de Burning Man.

Pour essayer de comprendre un peu plus le fonctionnement de ce département, j'ai effectué un créneau horaire de travail bénévole, dit shift en début de semaine de Burning Man. Lorsque je me suis présentée au bureau en amont pour m’inscrire, le manager de Gate a semblé surpris. En effet, ce sont plutôt les membres de Gate qui essaient de venir au DPW, l’inverse étant plus rare. En termes de mobilité sociale au sein du système social de Burning Man, cela peut être perçu comme une forme de déclassement. Ceux qui choisissent de travailler dans les deux départements se surnomment d’ailleurs les « GaYPW », un mélange « bâtard » des deux identités. Pour obtenir un t-shirt de Gate, il faut effectuer au minimum trois shifts de six heures, à titre bénévole.
L’organisation du shift était bien orchestrée :
Tout d'abord, nous attendons au QG de Gate, situé à côté du bar le Black Hole, en face du campement du Ghetto du DPW, où nous avons une réunion préparatoire assis sur les canapés.
Un bus vient ensuite nous chercher pour nous emmener aux lanes, c’est-à-dire aux chemins de terre délimités parallèlement par lesquels les voitures arrivent à Burning
Man. C’est là que nous effectuons notre travail.
Une fois sur place, notre tâche consiste à arrêter les voitures (tout en respectant des distances de sécurité), à fouiller les véhicules à la recherche de clandestins potentiels et à vérifier les tickets. L'attitude à adopter est celle de l'impassibilité et un air froid, afin de rester dans le rôle autoritaire que Gate affiche.
Après six heures de shift, un bus nous ramène au Black Hole.
Le travail, bien que fascinant d’un point de vue anthropologique, s’est révélé assez ennuyeux. Il fallait rester dans les lanes, exposés à la poussière (le dust) soulevée par le flot incessant de voitures. La fouille des véhicules, en plus, constituait une tâche ingrate. Cette expérience m’a néanmoins permis de mieux saisir la dynamique de ce département. Le département Gate mériterait une ethnographie à part entière. Il mobilise en effet un grand nombre de bénévoles sur une période très courte, concentrée autour de la semaine de Burning Man. Ces bénévoles sont toutefois dispersés : beaucoup ne campent pas au Black Hole, et certains ne viennent que pour quelques shifts, en parallèle de leur engagement dans leur Theme Camp respectif. Quant au campement du Black Hole, bar inclus, il est rapidement démonté après la semaine de Burning Man et ne reste en place qu’environ deux semaines et demie sur la playa.
Très prisé, le bar du Black Hole attire dès son ouverture, et plus encore lors de l’Early
Man, fête marquant l’accès de BRC aux burners autorisés (Chapitre 3). Pour le DPW, il devient un espace de sociabilité et de détente. Plusieurs éléments décoratifs affirment son esthétique métal. À l’entrée, une pierre de style funéraire, gravée en partie en latin, évoque le chiffre 13, clin d’œil au canal radio du département Gate. Ce chiffre figure aussi sur leurs logos (Figure 2.23) et objets. Cette esthétique (latin, crâne, chiffre-symbole) participe de l’identité du groupe Gate, à l’image de l’esthétique métal et de l’usage du nombre 666 dans la définition identitaire des métalleux. Comme l’explique Corentin Charbonnier, anthropologue du Hellfest, festival de métal, « 666 est également appelé nombre de la bête […] Ce nombre est connu par les métalleux comme faisant référence à Satan » (Charbonnier, 2015, p. 88) et « pour les metal heads, [le 666] fait partie de leur culture » (Charbonnier, 2015, p. 199). Ce chiffre est notamment mis en scène dans les décors du festival Hellfest.
L’une des pratiques plus ou moins amusantes des membres du DPW consiste à réaliser des dessins au stylo Sharpie sur les membres de Gate lorsque ceux-ci se sont endormis, souvent saouls, sur les canapés du Black Hole. Les dessins sont souvent grossiers et à l’humour très premier degré. De manière ironique, un bar DPW beaucoup plus petit, nommé le Wrong Hole, géré par le département des voiturettes de golf, se trouve quelques centaines de mètres plus loin, près du commissary. Ce bar est ouvert de temps en temps. Il est plus actif certains soirs que d’autres, en fonction de la présence et de l'animation des membres.
L’ouverture du Black Hole donne lieu à des jeux improvisés tels que des glissades ou slaloms qui mettent en scène des cônes de signalisation. Les cônes sont omniprésents sur les lanes et emblématiques du travail de Gate. Détournés de leur fonction logistique, ces objets deviennent des supports de parodie, de jeu et de rituels, à la manière dont certaines cultures métal réinvestissent et détournent des symboles religieux comme la croix (cf. Charbonnier, 2015). Les cônes s’imposent ainsi comme des marqueurs de l’identité du groupe Gate.
À bien des égards, Gate, par son style et son approche, contraste avec le DPW. Vêtus de noir comme ce dernier mais arborant un logo noir et blanc orné de têtes de mort, ses membres affichent une allure plus métal et autoritaire. Les deux groupes se revendiquent non embrassables (non hugables) aux yeux des burners. Visuellement, si le DPW cultive un style punk terni par le dust, Gate adopte un style plus métalleux, parfois rockabilly pin-up pour les femmes. Malgré ces différences, un socle commun persiste : la culture de l’habillement noir et la mise en scène d’une rivalité, autant face aux burners que dans leurs rapports entre eux.
Les relations entre les deux départements sont marquées par une rivalité réelle, surjouée dans ses formes. Cette rivalité est ancrée dans une différence de vécus bien réelle. Ils ne font pas le même travail : lorsque la gate commence à être opérationnelle, quelques jours avant l’Early Man, le DPW a déjà accumulé à minima onze jours de travail sur la playa. Fatigués et parfois irritables, les membres du DPW voient arriver un groupe encore tout frais, qui joue volontiers de l’attitude autoritaire pour intimider les entrants. Cette rivalité théâtralisée atteint son paroxysme lors des combats au Thunderdome, un dôme à l’esthétique Mad Max où les affrontements Gate vs DPW deviennent de véritables spectacles très prisés du public (Chapitre 5, § Thunderdome). Certaines amitiés fortes Gate-DPW existent toutefois. En effet, quelques membres de Gate, arrivés plus tôt, ont travaillé avec le DPW sur l’installation du Commissary (supra) et la délimitation de la gate road, créant ainsi des liens directs et forts115.
Historiquement, certaines tensions se sont installées et ont opposé les deux groupes.
Miss Roach, d’abord à Gate puis au DPW, se souvient : « Il y avait cette rivalité entre le DPW et Gate, c’était théâtral au début, mais ça a fini par devenir réel. » (entretien, 2016). Des efforts délibérés ont cependant été entrepris pour apaiser ces tensions. La gestion du Saloon à Gerlach par des membres de Gate a notamment joué un rôle en ce sens. Comme le raconte Miss Roach: « En prenant en charge la gestion du bar, nous avons pu vraiment commencer à construire des ponts entre nos équipes » (entretien, 2016). Ces collaborations ont contribué à apaiser l’animosité entre les deux groupes en introduisant une dimension plus festive et ludique.
Les concepts de capital culturel et d’habitus développés par Bourdieu permettent de comprendre les manières d’être propres à ces deux groupes. Celles-ci se rapprochent à certains égards, notamment dans le port du noir, mais se distinguent par différentes nuances stylistiques et vestimentaires. Chacun possède ses propres outils, destinés à des fonctions différentes : le DPW utilise des outils de construction, comme le marteau, tandis que Gate emploie des dispositifs de surveillance, tels que des lunettes infrarouges ou des scanners de tickets. Leur manière d’être, parfois perçue comme férale pour le DPW ou plus hostile pour Gate, découle à la fois de leurs pratiques sur le terrain et de la façon dont ils se positionnent dans l’espace social.
Le capital culturel selon Bourdieu désigne ce qui est acquis par les individus sous forme d'habitus, qui sont des dispositions internes orientant les pratiques et les perceptions : «Le capital culturel peut exister […] à l'état incorporé, c’est-à-dire sous la forme de dispositions durables de l’organisme » (Bourdieu, 1979a, p. 3). Bourdieu définit l’habitus comme « des principes générateurs de pratiques distinctes et distinctives - ce que mange l'ouvrier et surtout sa manière de le manger, […] les opinions politiques qui sont les siennes et sa manière de les
exprimer diffèrent systématiquement [de celles] du patron d'industrie » (Bourdieu, 1994, p. 23). Les membres du DPW, avec leur style punk et leur rôle central dans la construction physique de la ville, incarnent un habitus plus ouvrier, valorisant les pratiques corporelles et techniques. Ce capital culturel s’oppose à celui de Gate, où un style métalleux et une attitude plus autoritaire expriment un habitus centré sur le contrôle et l'ordre. Chaque groupe valorise son capital culturel et son habitus. Pour le DPW, il s’agit de la primauté d'une présence in situ, d’une connaissance parfaite de la playa et d’une fierté issue de la construction des infrastructures. Pour Gate, c’est la capacité à sécuriser le périmètre de Black Rock City, et à surveiller qui entre et qui sort. Contrairement à l’image de Burning Man comme une microsociété égalitaire, la paire DPW/Gate exemplifie la reproduction des dynamiques de distinction sociale et de hiérarchisation de la société globale.
La rivalité théâtralisée entre les deux groupes peut être lue comme une forme de lutte pour une domination symbolique. Chaque groupe cherche à imposer son rôle comme supérieur, mais cela de manière implicite. Cela pourrait se traduire par : « sans nous et sans la construction de la ville, Burning Man n’existerait pas » (DPW), versus « sans nous et sans la gestion de la gate, Burning Man serait n’importe quoi » (Gate). Les pratiques, les rôles, les goûts dont les styles vestimentaires au sein de Burning Man, notamment ceux du DPW et de Gate, sont avant tout l’expression de distinctions sociales enracinées dans l’identité des groupes. Comme l'écrit Bourdieu, « les différences associées aux différentes positions, c'est-à-dire les biens, les pratiques et surtout les manières, fonctionnent, dans chaque société, à la façon des différences constitutives de systèmes symboliques […] comme des signes distinctifs » (Bourdieu, 1994, p.24). Ainsi, les goûts vestimentaires et musicaux du DPW et de Gate se ressemblent mais ne se confondent pas. En effet, les goûts, c’est-à-dire les préférences manifestées, ne sont pas l’expression d’un choix individuel. Ils « sont l'affirmation pratique d'une différence inévitable» (Bourdieu, 1979b, p. 59). Les dynamiques de distinction sociale habituelles se reproduisent ainsi dans le microcosme de Burning Man, bien que sous des formes surprenantes et inédites.

La rivalité DPW/Gate est à l’image d’autres oppositions intergroupes plus ou moins fortes, caractéristiques de groupes proches dans leurs fonctions mais distincts culturellement, comme par exemple : les Rangers de Burning Man et les Rangers du DPW ; les BLM et les policiers ; les Lamplighters (ceux qui allument les lanternes disposées sur les lampadaires chaque soir de Burning Man) et l’équipe des DPW Spires Crew (ceux qui installent les lampadaires) ; l’équipe de Gate (qui contrôle l’arrivée des burners) et les Greeters (qui accueillent les burners) et d’autres. Les manières d’être et de faire, les styles vestimentaires et les comportements de ces groupes constituent des moyens de distinction qui instaurent des dynamiques et des hiérarchies sociales au sein du microcosme de Burning Man.
Conclusion
Ce chapitre détaille comment le DPW s’approprie de manière ascendante la playa, un espace désertique initialement vide. Cette appropriation se déroule en deux phases, caractérisées par la quasi-exclusivité du DPW sur le site. La première phase (I), avec un tiers du groupe, d’une durée d’une dizaine de jours, commence avec le Golden Spike qui ancre symboliquement l’emplacement futur du Man et la possessivité du territoire. Elle se prolonge par le survey qui trace concrètement le plan de Black Rock City, puis par le Fence Day, véritable épreuve physique collective qui délimite un périmètre, un dedans et un dehors. Enfin, l’installation de la cantine centrale, la Commissary Tent, donne au groupe un centre logistique fonctionnel et relationnel in situ, qui va permettre l’accueil du groupe au complet.
La deuxième phase (II), d’environ quatorze jours, avec l’arrivée progressive de tous les départements, réorganise le travail et divise les tâches en équipes tout en instaurant un rythme journalier strict. L’arrivée du groupe Gate, en fin de phase, chargé de la surveillance du périmètre de la ville, introduit une fonction protectrice mais aussi rivale vis-à-vis du DPW. L’ensemble de ces étapes forge une identité collective DPW et conditionne un rapport vécu comme presque imposé aux burners, dont certains arriveront grâce à une autorisation spéciale dès l’Early Man (Chapitre 3).
Notes
- Face à la vastitude qui entoure la définition de ce qu’est un rituel, j’utilise l’expression : « dispositif plus ou moins ritualisé ». Une formule de ce genre, non réductrice, permet d’analyser la forme du dispositif et les dynamiques relationnelles sans figer d’emblée son statut en le typologisant. Cette expression permet donc de mettre la focale sur la manière dont un dispositif s’inscrit dans un agencement temporel, spatial ou communautaire donné, et pourquoi il peut produire des effets sociaux et symboliques significatifs.
- Pour Fabrice Ripoll et Vincent Veschambre, « la question de « l’appropriation de l’espace » est incontournable en géographie, a fortiori en géographie sociale » (2005, p. 1). En sus de montrer la polysémie du terme d’appropriation, les auteurs mettent en évidence des modalités d’appropriation de l’espace à dominante matérielle, telles que « l’exclusivité » ou « l’usage autonome ». Ils définissent un phénomène tout particulièrement saillant pour analyser l’appropriation de l’espace par le DPW, celui de « l’appropriation “symbolique” ou “identitaire” : une portion d’espace terrestre (un lieu ou un ensemble de lieux) est associée à un groupe social ou une catégorie au point de devenir l’un de ses attributs, c’est-à-dire de participer à définir son identité sociale » (Ripoll dans Ripoll et Veschambre, 2005, p. 5-6).
- Encore plus intéressant pour le cas du DPW, c’est ce qu’ils appellent « l’attachement affectif » ou encore « l’appropriation existentielle » : « Il s’agit du sentiment de se sentir à sa place, voire chez soi quelque part. Ce sentiment d’appropriation se transforme alors en sentiment d’appartenance. Le rapport aux lieux est vécu comme réciproque : un lieu est à nous parce qu’on est à lui, il fait partie de nous parce que nous faisons partie de lui » (Cavaillé 1999 ; Ripoll et Veschambre, 2005, p. 5).
- « On était à Reno [en 2012] et on a passé une journée à faire du bénévolat pour le Temple cette année-là, en fait la construction du Temple se faisait à Reno. Le gars nous a dit : “Hé, vous voulez aller vous incruster au Golden Spike ?” Et on a répondu yeeaaaaah – bien sûr » (Miss Roach, entretien, 2016).
- J’entends ici par « performatif » la compréhension élargie du concept proposé par Austin (1962), couramment reprise en anthropologie. Elle consiste à insister sur le fait qu’un acte de langage, ou par extension une action, accomplit quelque chose d’autre que sa simple énonciation. Ce concept sera décrit plus en détail dans le chapitre
- L’absence d’officiant clairement désigné est caractéristique des dispositifs DPW et burners étudiés dans cette thèse. Elle contribue à l’impression de spontanéité, où l’agencement collectif paraît organisateur plutôt qu’une autorité individuelle. Une exception existe cependant : le Thunderdome, côté DPW, encadré par le Death Guild et des rôles distribués (Chapitre 5) ; et, côté burners, l’atelier de tapping, dispositif New Age guidé de manière très structurée par une animatrice (Chapitre 4).
- 85Pour Ricœur, le temps historique comporte « un événement fondateur, censé ouvrir une ère nouvelle (naissance du Christ ou du Bouddha, Hégire, avènement de tel souverain, etc.), [qui] détermine le moment axial à partir duquel tous les événements sont datés ; c'est le point zéro du comput » (Ricœur, 1985, p. 157).
- Le Smithsonian American Art Museum a présenté l’exposition intitulée No Spectators: The Art of Burning Man à Washington, D.C., du 30 mars 2018 au 21 janvier 2019.
- « Quant au mot de totem, c'est celui qu'emploient les Ojibway, tribu algonkine, pour désigner l'espèce de choses dont un clan porte le nom. Bien que l'expression n'ait rien d'australien et qu'elle ne se rencontre même que dans une seule société d'Amérique, les ethnographes l'ont définitivement adoptée et s'en servent pour dénommer, d'une manière générale, l'institution que nous sommes en train de décrire » (Durkheim, 2013, loc. 147).
- « On sait ce que le drapeau est pour le soldat ; en soi, ce n'est qu'un chiffon de toile. Le sang humain n'est qu'un liquide organique ; cependant, aujourd'hui encore, nous ne pouvons le voir couler sans éprouver une violente émotion que ses propriétés physico-chimiques ne sauraient expliquer. L'homme n'est rien autre chose, au point de vue physique, qu'un système de cellules, au point de vue mental, qu'un système de représentations : sous l'un ou l'autre rapport, il ne diffère qu'en degrés de l'animal. […] Un timbre-poste oblitéré peut valoir une fortune ; il est évident que cette valeur n'est aucunement impliquée dans ses propriétés naturelles. Sans doute, en un sens, notre représentation du monde extérieur n'est, elle aussi, qu'un tissu d'hallucinations (Durkheim, 2013, loc. 305).
- Burning Man est communément représenté par le Man, symbolisé de manière minimaliste sous cette forme : )°(
- Je n’ai jamais eu l’occasion de faire partie de l’équipe Survey. Toutefois, en 2018, c’est avec l’équipe dédiée à l'installation des clôtures (Fence) qu’après le Golden Spike, j'ai pu effectuer du relevé topographique (Survey) en alternance avec d'autres tâches au Ranch. En effet, l’équipe Fence, effectue le relevé topographique de la future clôture (fence survey) en plus de son travail régulier sur les clôtures tout au long de la saison (Figure 2.9). Bien que cette expérience n'ait duré que quelques journées, elle m'a permis d'avoir un aperçu précieux du processus et des difficultés associées à cette tâche cruciale de survey, sans toutefois faire partie du groupe restreint des 18 membres (infra).
- Le terme fluffer est utilisé initialement dans l'industrie du film pour adultes aux États-Unis pour désigner une personne chargée de maintenir les acteurs masculins « prêts » entre les prises. Il a été détourné par le DPW en plaisantant pour désigner le rôle, de maintenir « en fonctionnement » les équipes sur le playa avec de l'eau et des en-cas.
- Cette immersion m’a aussi permis de mieux connaître l’équipe en amont du Fence Day, moment majeur de l’installation collective de la clôture (infra).
- En 2018, Howler avait même apporté du matériel de musculation sur la playa. Nous nous retrouvions souvent à
- h du matin pour nous entraîner. Les autres nous prenaient un peu pour des fous. Pendant les pauses de la journée, Howler et moi faisons des pompes ou des abdos.
- Howler le décrit ainsi : « Ma relation avec Cowboy Carl et Just George, c’est comme trouver 20 dollars dans ma poche après une lessive. […] Ça ne change pas votre vie, mais ça fait plaisir » (entretien, 2021).
- Le contact répété et massif avec cette poussière me provoque de vives irritations cutanées. Ce fut l’aspect le plus éprouvant de la saison. Ce n’était pas ma première contribution à l’installation des clôtures. En 2017, j’avais déjà travaillé avec l’équipe de Fence sur d’autres segments, en dehors du périmètre de Black Rock City.
- Le lexique spécifique de Burning Man tel que fence, MOOP, cup, etc., est exporté et utilisé dans tous les Burning Man « régionaux » européens. Dès lors, un burner français ne dira pas : « Est-ce que tu as ton verre pour que je puisse te servir à boire ? », mais plus « naturellement » : « Est-ce que tu as ta cup ? » ou : « Attention, il y a de la MOOP » plutôt que : « Attention, il y a un déchet ».
- En 2025, le planning a été décalé de 30 min plus tôt pour la patrouille de l’aube. Outre ce détail, l’organisation reste la même depuis au moins 2016 à ma connaissance : Fence Day – Planning (2025) : Session 1 – (Dawn Patrol) – Patrouille de l’aube 04h00 : Réunion générale – Aube 04h30 : Départ des bus 05h00 : Petit-déjeuner à Shoreline (entrée de la playa) 05h30 : Point n°1 – Placer et enfoncer les piquets Session 2 – (Main)- Tout le monde 07h00 : Réunion générale – Principale 07h30 : Départ des bus 08h00 : Petit-déjeuner à Shoreline (entrée de la playa) 08h45 : Point n°1 – Installer le grillage plastique
- A propos de la pénibilité de Fence Day et la création de Burning Man. TPR, vétéran du DPW, se souvient de
- : « C’est devenu pour nous une marche de la mort […] Pendant une grande partie de cette journée, il y avait ce sentiment de souffrir pour une raison réparatrice […] Aucun de nous n’a été brisé. Nous semblions tous avoir gagné en force » (entretien, 2017). Ici, la difficulté est vécue comme générant de fortes dynamiques relationnelles : l’effort partagé crée un sentiment d’appartenance, à la fois territorial et communautaire. Un autre aspect réside dans la nécessité de prouver sa valeur et sa ténacité pour être accepté. Cette logique de « mise à l’essai » se retrouve au DPW, où l’intégration se mérite par l’effort et l’efficacité. Un membre m’a un jour dit : « Oh yeah, you do work girl! », signe que tout le monde observe et évalue les autres. Ce contrôle social implicite est fort et stimule la participation active de manière positive. Dans les old days du DPW, un aspect de bizutage existait aussi. Un membre m’a raconté que, lors de ses premiers jours, ses vêtements avaient été éparpillés autour de sa tente pour « l’embêter ». Si cette pratique a disparu, une forme d’hostilité initiale persiste : les nouveaux doivent encore faire leurs preuves avant d’être pleinement reconnus comme « one of us ».
- Mata Amritanandamayi (Amma) souvent appelée la Hugging Saint est une guru indienne qui vient régulièrement en Europe pour embrasser au sens de prendre dans ses bras (hugger), plusieurs milliers de personnes non-stop pendant 3 jours. Mes observations des darshans d’Amma, constatent que la mise en place de parcours et de zones délimitées prépare à l’expérience culminante de l’étreinte, tout en hiérarchisant et temporisant l’accès au « sacré ». En effet, dès l'obtention du ticket de darshan, le participant est engagé dans un processus qui structure son approche vers le « sacré ». Le fait de déposer son sac au vestiaire, l’acte de se déchausser et de suivre un parcours sur des chaises tout en avançant progressivement vers Amma sont autant d'étapes qui matérialisent et organisent la sacralité de l'espace autour d'elle. Seul un nombre limité de personnes peut être dans son périmètre proche délimité par l’estrade sur laquelle elle se trouve. Chaque déplacement au sein du parcours prépare le participant à la rencontre avec Amma, transformant ainsi un espace ordinaire en un lieu de spiritualité intense (Muguet, 2019).
- En 2017, la pluie a soudainement interrompu l’installation de la commissary tent. Sur la playa, le sol devient impraticable avec la pluie et absolument tout s’arrête pendant plusieurs heures, parfois plus, jusqu’au séchage. Nous avons pu reprendre le travail le lendemain matin. Ces pauses, bien que contraignantes pour l’avancée du travail, deviennent aussi des moments de détente partagés à l’abri dans les conteneurs.
- 105Spectrum Catering, Concessions & Events est l’entreprise spécialisée dans l’événementiel mandatée par Burning Man Org pour assurer la restauration du DPW et de toutes les équipes de Burning Man (travailleurs ou bénévoles), autorisées à y manger.
- Il est important de distinguer la commissary tent du Center Camp Café, ce dernier étant aussi un « cœur battant » de Black Rock City, mais du côté des burners (Chapitre 1, § sur la Desert House, DSW).
- Une fête a eu lieu pour la dernière fois en 2016, le jour de l’arrivée générale, sur le site de TSA, où sont triés les déchets. Elle consistait à lancer et voir se briser du verre dans le conteneur prévu à cet effet. Jugée trop dangereuse, cette soirée a ensuite été interdite comme d’autres dispositifs festifs du DPW comme l’iconique
- Kickball Party (Chapitre 6). Cette fête articulait de manière visible la dynamique caractéristique du DPW : jeu et danger plus ou moins maîtrisé.
- Cette organisation logistique a pris fin en 2024. À la suite de contrôles fédéraux, le Trailer Park a été jugé non conforme pour accueillir autant de personnes. Depuis, les membres du DPW, désormais 750 au total (en 2024), s’installent directement sur la playa, dès le Golden Spike. Un campement temporaire situé sur la playa mais près de la route dans une zone appelée Shoreline est installé. Cet espace reste encore relativement protégé de la dust.
- En 2016, lors de mon premier DPW, j’ai participé à cette réunion d’accueil des nouveaux, qui se tenait à 19 h au Depot sur la playa.
- Le LAAF (Ladies’ Addendum Festival Formalities), est un petit journal destiné aux femmes, avec des conseils pratiques de santé féminine.
- Cette liste ne reflète pas la mise en scène autour de la présentation et transmission du contenu mais uniquement le contenu factuel en lui-même.
- Guillaume, membre DPW, m’informe qu’en 2025, les bénévoles ont maintenant accès au Commissary pendant la semaine de Burning Man.
- Le contrôle se fait alors sur présentation de vignettes ou de passe attestant du droit de sortir et de rentrer du périmètre de Black Rock City.
- Seule une partie de l’effectif de Gate arrive à ce moment-là, le noyau dur, souvent des habitués et pour certains des amis du DPW. Des centaines de bénévoles rejoignent ensuite le département au cours de la semaine de Burning Man, en particulier en début de semaine de Burning Man, période où la gestion des flux à l’entrée est la plus importante.
- Le lendemain du Fence Day, j'ai pris l'initiative de continuer à pounder des T-Stakes en rejoignant l'équipe du département Gate. La rivalité amicale entre celle-ci et le DPW est souvent mise en scène de manière théâtralisée. Quelques membres du DPW, y compris moi-même, ont décidé d'aider l’équipe de Gate dans une tâche essentielle : la délimitation de la gate road. Cette route est cruciale pour l'organisation de Burning Man, car elle marque l'entrée principale de Black Rock City. C’est le chemin qui relie BRC à la route 34, la voie goudronnée la plus proche. Nous avons commencé par planter des T-Stakes le long de la gate road, un travail qui ressemble à celui effectué pour l’installation de la fence autour de la ville. Cependant, contrairement à celle-ci, qui nécessite un filet en plastique orange, la délimitation de la gate road se fait avec des cordelettes sur lesquelles sont attachés des drapeaux souples, connus sous le nom de floppy flags, qui sont utilisés pour baliser la route entre chaque T-Stakes. Cela a représenté une excellente occasion de rencontrer et de collaborer avec certains membres de l’équipe de Gate, malgré les rivalités de façade entre les deux groupes.